La chaise dans l'armoire (16)

2/2 ... et rentrer

La chaise dans l'armoire
7 min ⋅ 19/09/2023

Salut ! Ça fait combien de temps qu'on ne s'est pas vues ? Quinze jours, déjà ! Et tu veux la suite de :

Rappelle-moi où j'en étais ?

Ah oui, tout me revient… Briac… notre hôte Romain, le bus, le lit (ce foutu lit) et moi qui ne comprends pas…

 

-       Je ne comprends pas.

 Briac secoue la tête. Il fait trois pas, jette un coup d’œil par la fenêtre, revient vers moi, me saisit par les épaules. Il n'est plus pâle maintenant : il est rouge et son regard jusqu’ici éteint est soudain devenu fou.

-       Écoute-moi. Tu sais que j'ai eu une compagne avant toi… Léa… Avant d'être avec moi, elle vivait avec un certain Romain, au sein d’une communauté. Elle était une soumise. Il a fait des vidéos. J'ai vu ce lit dans les vidéos quand elle me les a montrées.

-       Des vidéos, une soumise… Écoute Briac, je ne comprends rien !

Sa langue claque. Il m'entraîne à l'extérieur. Il scrute encore l'horizon. Il me dit :

-       Tu sais comment ça marche, le sadomasochisme ?

-       Franchement, je ne peux pas dire…

Il me coupe :

-       Dans cette pratique, il y a des dominants et des soumis. Léa était une soumise. La soumise de ce Romain. Mais ce n'était pas qu'une histoire de sexe, tu comprends ? Il avait de l'ascendant sur elle tout le temps, en permanence ! Et elle lui obéissait en tout. C'est pour ça qu'elle faisait les spectacles de sirène alors qu'elle avait peur de l'eau.

-       Les spectacles de...

Je ne finis pas ma phrase, je secoue la tête. En fait, je n'ai même pas envie de savoir de quoi il s’agit. Toutes ces pratiques ne m'intéressent pas.

La seule chose qui me préoccupe, c'est que j'ai emmené Briac dans un endroit qui n'est pas du tout agréable pour lui. Et qui commence également à être désagréable pour moi. Les yeux blancs de notre hôte commencent à prendre un nouveau sens...

-       On part.

-       On part ? Mais tu as payé...

-       On s'en fout, prenons nos affaires, on part.

 

Autour de nous, la nuit prend le pas sur le jour.

En moins de deux, voilà nos affaires rangées dans le coffre.

Mais par où s’en aller ? Pas question de prévenir ces gens de notre départ. Pas question non plus qu'ils s'en rendent compte pendant que nous roulons au milieu des mobil-homes.

Nous partons chacun de notre côté explorer les alentours, à la recherche d'un chemin fréquentable.

Mes pas m'entraînent jusqu'à cette cuve que j’apercevais depuis le bus… Je ne peux m'empêcher de la regarder quelques instants. Elle doit bien faire trois mètres de hauteur, elle est transparente, je vois l'eau tourner à l'intérieur. Bien entretenue.

Des spectacles de sirènes…

Je retourne à ma recherche. Là-bas, il y a quelque chose. Je m'approche : oui, il y a bien un chemin. Malheureusement je ne peux pas avoir la certitude qu'il nous permettra d’atteindre la sortie, mais on peut toujours essayer.

Je retourne au bus. Briac ne tarde pas. Lui est bredouille. Il n’y a donc pas à se poser de question.


Lentement, silencieusement, la voiture roule dans la clairière, phares éteints. Les ombres des arbres s'étirent, interminables.

Aucun de nous deux ne parle. Nos yeux sont braqués sur l'extérieur. La chaleur… toujours. Je sens des traînées de sueur couler le long de ma nuque. Enfin, voilà la cuve. Enfin, nous tournons.

La luminosité baisse de plus en plus mais nous roulons encore cinq bonnes minutes avant de nous autoriser à allumer les feux. Briac conduit, je le guide à l'aide de mon GPS qui fonctionne comme par miracle. Sans internet, j'aurais bien sûr pu sortir ma boussole, mais aurais-je été seulement capable de m'en servir ? Mon cerveau est vide, blanc, je ne sais pas.

Bientôt, un grillon se met à chanter, puis un autre. Le concert de “grigri” s’élève, nous accompagne, brouillant un peu plus les traces de notre fuite.

Nous expirons d'un même souffle quand la voiture débarque sur un chemin gravillonné, comme si nous retenions tous deux notre respiration depuis de longues minutes. Nous avons dû rejoindre le chemin principal, en le suivant, nous ne pourrons qu'atteindre la sortie !

Et c'est le cas : au bout d'un temps atrocement long, nous voyons enfin le portail au bout de la route. Inconsciemment, Briac accélère. Au même instant, je commence à entendre un bruit lointain, un bruit qui n'est pas le chant d'un grillon.

Quinze mètres avant le portail, je pousse un cri :

-       Merde ! Ce n'est pas vrai !

Le portail est fermé ! Je sors de la voiture, je cours jusqu'à la grande porte métallique, je tire... Impossible. Le portail est fermé à clé. Loin encore derrière nous, le bruit se précise... De l'autre côté, à l'horizon, je crois percevoir une faible lueur rouge.

Briac sort de la voiture et me rejoint :

-       Il est fermé ?

-       Oui ! Oui, il est fermé ! Et... tu entends ?

Plus de doute possible, c'est bien le son d’un moteur. Une moto. L'une de celles aperçues dans la grange.

Briac attrape à son tour le portail, le secoue, impuissant.

La moto approche.

A l'horizon, la colonne rouge de l’incendie se précise avec l’obscurité.

Briac ébranle le portail en tous sens.

Je lui prends la main. Je lui souris :

-      Briac, calme-toi. Je sais que c'est désagréable, mais ce motard est notre chance : on va simplement lui demander de nous ouvrir le portail et tout ira bien.

Briac lâche la grille mais c’est pour me secouer à la place :

-      Tu ne comprends pas ! Léa s'est enfuie d'ici ! Il lui avait interdit de partir ! Et ce qu'elle a vécu... Tu n’imagines pas ce qu’on lui a fait !

J’attrape les mains de Briac, je les passe autour de ma taille. Je connais les “fous”, j’ai bossé en unité difficile. Nous allons partir.

-       Nous allons partir.

Briac secoue la tête, me sourit avec tendresse et désespoir :

-       Ma chérie, ma chérie…

Il me serre entre ses bras.

La lumière est rouge, et la chaleur…

Je suis désolée, je suis tellement désolée.

 

Le motard arrive jusqu'à nous. Il est grand, comme une montagne. Il s'arrête et relève sa visière : c'est Romain.

Il va falloir ruser.

-       Vous voulez partir ?

-       Non… non, menté-je. On a juste oublié notre glacière ce matin et… on voulait s'acheter à dîner.

-       Ah, vous auriez dû venir nous voir, on vous aurait dépannés. Moi aussi, je dois faire une course pour le spectacle de ce soir. Il n'y a plus qu'un magasin d'ouvert dans le coin, à cette heure. Tenez, je monte avec vous et je vous guide.

Il retire son casque pendant que Briac et moi nous dévisageons, désespérés. Avons-nous seulement le choix ? Seul Romain peut ouvrir le portail. Lui seul…

Et, immobile, il semble clairement attendre notre approbation. Quand nous la lui donnons enfin, avec toute la politesse dont nous nous sentons capables, alors seulement il s'approche d'une pierre au pied du pilier gauche du portail et en sort une clé. Il ouvre.

-       Écoutez, me lancé-je.

Mais, sans me prêter attention ni même attendre notre invitation, Romain monte à ma place dans la voiture et prononce, d'une voix impérieuse :

-       Allons-y.

 Je veux dire quelque chose. Je le veux vraiment. Ma bouche s’ouvre mais aucun son n’en sort. Je n'y arrive pas.

Je monte sur le siège arrière.

Je suis incapable de te raconter en détail l'heure qui s'ensuit. Je suis mortifiée. A l'avant, aucun des deux hommes ne desserre les lèvres. De temps en temps, une indication claque : « à gauche », « tout droit ».

En vérité, nous aurions très bien pu trouver la route tout seuls.

Romain est-il vraiment arrivé par hasard ? La question m'obsède. Et cette froideur ? Est-elle le fait de son handicap psy ou bien est-il fâché à cause de notre fuite ? Impossible de le savoir.

Je me demande aussi si le poignard et le pistolet que nous avons vus tout à l'heure sont toujours accrochés au-dessus de la porte du bus.

Peut-être que Briac se pose la même question. Peut-être que c’est pour ça qu’il obéit comme une marionnette. Lui que je croyais si grand, il paraît si frêle aux côtés du titan.

Le magasin. A l’intérieur, nous attrapons des denrées au hasard. Romain est déjà à la caisse, payant je ne sais quels rouleaux de gros scotchs gris.

La portière claque. Nous sommes dans la voiture. Nous reprenons la route. Je suis incapable de dire un mot. Même à propos de la lueur, toujours plus forte, toujours plus rouge…

L'incendie.

Je dois parler. Je dois. JE DOIS !

-       L’incendie…

Le colosse tranche :

-       Aucun danger.

Aucun danger. Je disparais au fond de mon siège. Je n'y arrive pas.

Mais déjà, nous quittons la route, déjà nous passons le portail. Romain descend pour refermer le portail qui grince longuement, dans un sanglot. Il tient toujours la clé serrée dans sa poigne de fer quand il remet son casque. Il s’approche de la voiture. Il nous dit :

-       Attendez-moi au bus. Allez, démarrez !

Nous obéissons. Moins d’une minute après, la moto nous rejoint et roule derrière nous, presque collée à notre coffre.

Nous filons dans la nuit : retour à la case départ. Nous traversons le village de mobil-homes, désormais désert.

Même là, Briac ne dit rien. Pourquoi est-ce qu’il ne dit rien ? Je veux qu'il réagisse. S'il réagissait, je le suivrais, je pourrais même prendre les commandes ! Si seulement il réagissait. Mais Briac ne réagit pas. Briac est un faible. Ça me met en colère ! Une monstrueuse colère contre lui ! Cet homme… cet homme est un faible !
La rage parvient à faire sortir un filet de voix de ma gorge :

-       Briac…

Il pose la main sur ma cuisse, les yeux rivés sur le pare brise.

-       Attends, dit-il seulement.

“Attends”…

Voilà le bus.

Nous stoppons la voiture.

Nous n'osons pas descendre mais, déjà, Romain s'approche de notre vitre :

-       Venez voir, j'ai une surprise.

Il faut quitter la sécurité relative de la voiture et avancer pas à pas dans le noir.

La peur peut avoir bien des effets sur les gens. Moi, elle m’annihile. As-tu déjà vu une souris entre les griffes d'un chat ? Si le chat lâche sa proie, celle-ci reste incapable de s'enfuir. J'ai découvert ce soir-là que j'étais cette souris. A ce moment-là encore j'aurais pu m'enfuir, rire bruyamment, relever la tête et dire à notre hôte d'aller se faire foutre. Je n'ai rien fait de tout cela. Pas plus que Briac.

En silence, nous suivons le colosse jusqu'à la cuve. La cuve : dans l’obscurité, on ne voit qu'elle, quatre spots projetant leur lumière crue sur les litres d'eau. Tout autour, dans l'obscurité, la communauté est là. Assise sur des tapis, discutant, buvant, fumant.

Romain nous désigne un coussin et annonce :

-       Ce soir, vous allez avoir la chance d'assister à la danse d'Ariel.

Il plonge ses yeux blancs dans les nôtres et nous sourit. Serai-je jamais capable de décrypter ce sourire ?

Il s’éloigne de nous et nous, comme tous, nous attendons.

Des voisins, gentiment, nous proposent des bières que nous ne refusons pas - mais sans les boire. Un chichon tourne, que nous ne goûtons pas.

Enfin, un murmure traverse l'assemblée et Romain reparaît, portant dans ses bras Christelle, sa compagne, apparemment endormie. Les cheveux détachés de la jeune femme tombent sur ses épaules. Elle est nue jusqu'au nombril et j'aperçois les piercing qui ornent l'aréole de ses seins. Le reste de son corps est celui d'une sirène : un déguisement vert fluo qui épouse parfaitement sa taille tout en dévorant ses jambes.

Voilà que le colosse empoigne l'échelle de ses bras puissants tout en maintenant Christelle entre ses bras. Il monte, le voici en haut de la cuve et là... il renverse la jeune femme par-dessus son épaule.

Le contact de l'eau sort la sirène de sa torpeur : elle ouvre les yeux, des yeux paniqués, elle comprend, elle a déjà vécu ça.

Mes lèvres balbutient, mes yeux balaient le public : ils ont tous l'air ravi. Personne ne réagit, personne, pas même moi ! Pourquoi pas moi ? Je ne sais pas.

La sirène se met à battre des bras, des jambes, mais ses jambes sont emprisonnées dans la queue de poisson. Elle essaye d'attraper le haut de la paroi mais cette dernière est trop haute, impossible de l'atteindre sans sauter. Alors elle saute une première fois, se rate, saute encore. Ses cheveux détrempés couvrent son nez, sa bouche, je ne sais pas comment elle respire.

Je ne sais pas pourquoi je ne réagis pas.

La vérité, l’horrible vérité, c’est que sa “danse” est d’une beauté fascinante.

Je voudrais rester des heures à la regarder lutter.

 

-       Viens.

Je tourne la tête. C'est Briac qui me fait un signe discret. Je regarde à nouveau autour de nous : ils sont tous là, l'air heureux, épanouis, captivés, défoncés. Et Romain aux premières loges, étalé sur le sol, ronflant comme un bienheureux.

Alors nous nous sommes levés et nous sommes partis.

Nous avons tâché de ne pas courir jusqu'à la voiture. Mais dès que nous l'avons atteinte, nous avons fait ronfler le moteur. Nous avons filé à travers champs, dépassé à toute allure le village de mobil-homes et suivi la route. Tout du long, j’ai tendu l'oreille mais non : cette fois, aucune moto ne nous a poursuivis.

Nous sommes arrivés au portail, je me suis jetée dehors, j'ai couru jusqu'à la pierre où j'avais vu Romain prendre la clé : elle était là !

J'ai ouvert le portail, j'ai sauté dans la voiture, le moteur a crié et nous avons filé dans la nuit.

 

Je sais que le vent s'est levé le lendemain. L'incendie a changé de direction. Tu as sans doute vu dans les médias qu'une communauté de hippies ou de je ne sais quoi n'avait pu survivre aux flammes qu'en se réfugiant dans son château d'eau ?

Tu auras compris que ce n'était pas vraiment un château d'eau.

Tu sais qu’ils ont tous survécu grâce à la cuve. Sauf une d’entre eux qui s’est noyée.

Tu peux me juger. Mais je ne veux pas savoir s'il s'agissait de Christelle.

La chaise dans l'armoire

Par Ariane Rouquette

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