2/2 Et bon bout d'an ! (fromage et dessert)
Vous avez digéré la première partie du Réveillon de M., servie la semaine dernière ?
Passons au fromage et au dessert…
Pour ceux qui auraient loupé le début du repas, n’hésitez pas à vous rendre :
Puis comme tout le monde a terminé le plat, Jeanne dessert la table et aussitôt les deux carlins sautent de leur chaise pour la rejoindre dans la cuisine. On entend nettement le tintement des assiettes posées au sol et des coups de langue sur ces dernières.
Je regarde Muriel qui regarde le plafond, alors je laisse mon regard errer… et il se pose sur la commode, surmontée d'un cadre. Dans le cadre – je sais que vous le savez – une photo de chien. Un bouledogue, ce coup-ci.
- C'est Hercule... Il est beau, n'est-ce pas ?
- Il a... de belles oreilles... noté-je, totalement pris au dépourvu.
- Ah, les oreilles des bouledogues français ! s'émerveille Yves.
Et puis il redescend la voix.
- Enfin, mieux vaut ne pas parler d'Hercule devant Jeanne, cela fait trois ans qu'il s'est éteint mais elle ne s'en remet pas.
Les carlins, de leur côté, ont l'air de parfaitement se remettre de leur souper. Les voilà qui reviennent, témoignant de leur satisfaction par un petit rot.
Jeanne plaisante :
- Et voilà ! Toutes propres, les assiettes ! On peut les ranger sans même les passer au lave-vaisselle !
Les deux zorribles sautent sur leur chaise et Jeanne se rassoit sur la sienne en les regardant tendrement :
- Après tout, c'est leur Réveillon à eux aussi.
Je veux partir de là ! Je veux rentrer ! Pitié ! Faites que ma maison brûle, que ma belle-mère débarque, que la guerre soit déclarée ! N'importe quoi qui nous oblige à quitter cette maison de fous !
Je me lève de ma chaise.
Comme tout le monde me regarde et qu'il faut bien que je dise quelque chose, je m'agenouille près de mes enfants et leur demande si tout va bien.
Exceptionnellement, on leur a mis une vidéo, ils sont ravis. Et très occupés.
Mumu me fusille des yeux, les jumeaux sont dans leur histoire, il n'est que 21h30…
Réfléchissons.
Au Nouvel An, sans catastrophe miraculeuse, il y a deux coches pour partir avant 3h du matin : quand minuit sonne ou quand on a fini le dessert.
Il va donc falloir manger le dessert.
Je me rassois et c'est parti pour la salade avec fromage :
- Mais surtout, M., ne leur en donne pas s'il te plaît, c'est bien trop riche pour eux, ils tomberaient malades.
Je regarde mes deux monstrueux voisins en me demandant à quel moment mes hôtes ont pu croire que je voudrais enfoncer un bout de fromage innocent dans ces gueules aussi fripées que flippantes.
Bam ! Fromage fini ! Voilà le dessert ! Bientôt le salut !!!
Nous sommes en pleine dégustation de choux à la crème lorsque Alice se lève du canapé, hésite à venir me voir (à cause des quatre yeux globuleux qui m'entourent) et se dirige finalement vers sa mère pour lui signaler :
- Maman, je m'ennuie.
Alléluia ! pensé-je en me disant qu'une demande de départ venant des crapauds serait mieux que la mienne.
- Allons ma puce, on n'a pas encore fini de dîner. Retourne t'asseoir.
Mon petit ange obéissant retourne s'installer sur le canapé. Mais bientôt, ça se chamaille dans mon dos.
Léo : « Arrête, Alice ! »
Mumu : « Qu'est-ce qui se passe, Léo ? »
Léo : « C'est Alice ! Elle veut me prendre mes cartes ! »
Alice « Mais j'ai oublié les miennes ! »
Le canapé est couvert des cartes Pokémon de Léo.
Je me lève, malheureusement Muriel m'a précédé.
- Tiens, puisque tu veux bouger un peu, Alice, si tu montrais à Jeanne et Yves ton spectacle de danse ?
Là, Mumu marque un point... je sais qu'elle cherche uniquement à gagner du temps mais voir Alice exécuter à nouveau ses petits pas de danse... j'en fonds déjà.
Nous poussons la table pour libérer l'espace pendant que Mumu cherche la musique sur son téléphone.
Alice est devenue toute rouge mais je lui dis « comme sur l'hélico ! » et elle se décide à affronter le danger.
La musique s'élève. Ma belette est debout dans la lumière tamisée. Elle nous fait un petit salut très gracieux et elle prend la position n°1. Et la voilà qui élève doucement la main droite, puis la main gauche au-dessus de sa tête. Elle fait quelques pas sur la pointe des pieds, baisse et relève les bras, la tête bien droite.
Assis sur mon siège, un peu en arrière des autres spectateurs, je lui mime les gestes à distance. Je les connais par cœur, c'est moi qui vais la chercher à la fin de son cours de danse : j'ai assisté des dizaines de fois aux dernières minutes, j'ai vu ses petits progrès, ses petits gestes se joindre les uns aux autres, de plus en plus fluides, pour donner lieu à une véritable chorégraphie.
Mon adorable petit calamar ! Elle danse, hésitante, entre les touches de piano et le halètement des carlins. Bien sûr, elle n'a que cinq ans et ses mouvements restent perfectibles, mais elle compense sa maladresse par un déluge de mignonnerie.
À la fin de la musique, Alice salue à nouveau et nous l'applaudissons à tout rompre.
Prenez-vous ça dans le museau, les clébards ! Un enfant, c'est pas un chien, il faudrait pas confondre.
Je commence à me lever sur cette victoire anthropique lorsque Yves encourage sa femme :
- Mais oui, ma chérie, tu en meurs d'envie !
Il se trame des choses que j'ignore... et je sens que ça ne va pas me plaire.
Jeanne est déjà debout, en train de taper dans ses mains. Les zorribles sautent aussitôt de leur siège et la suivent dans les coulisses – entendez, le couloir.
- Vous allez voir, c'est tout à fait épatant, assure Yves. Au fait, vous voulez une tisane ?
J'opte plutôt pour un génépi, paniqué à l'idée de ce qui peut encore nous attendre.
Et rebelote, la lumière se tamise et la musique s'élève. Je ne connais rien à la musique classique, mais clairement c'est un morceau sur lequel Alice pourrait danser.
Et voilà que Jeanne s'avance sur la scène improvisée, accompagnée de...
Un éclat de rire m'échappe que je transforme douloureusement en une quinte de toux génépisée.
Les carlingues... Jeanne leur a fichu un tutu rose ! Même, les chaussons de Noël ont été troqués contre des chaussons de danse.
C'est ridicule, c'est totalement ridicule.
Je jette un nouveau regard furieux et désespéré à ma femme. Mais une nouvelle fois, elle reste impassible... et cible consciente de mes hurlements futurs dans la voiture.
Ma décision est prise : après ce spectacle navrant, soit on quitte les lieux, soit je demande le divorce.
D'un regard appuyé, Mumu m'intime de regarder les chiens et je m'exécute (d'une seule balle), certain que, lorsque je raconterai ce Réveillon au juge des familles, il me confiera la garde exclusive.
Jeanne a sorti un mouchoir en soie (en soie... des perles pour des cochons aboyeurs) et elle le promène au-dessus du museau de ses deux ignobles bébés. Cherchant à s'en saisir, les chiens sautillent et cabriolent en jetant de petits grognements excités.
C'est ridicule ! Ridicule ! Ça saute, ça tourne, ça… ça s'élève dans les airs… Je… Ça retombe presque au ralenti, pile sur le rythme, comme par magie… Et… je n'entends plus les jappements, que la musique, c'est… c'est leste, fluide… c'est gracieux. C'est gracieux.
La musique… si belle… les danseurs qui rayonnent… Nom de… ! Ça m'hypnotise !
C'est… c'est magnifique…
Ne me dites pas que ces deux carlins dansent mieux que mon Alice ne dansera jamais, ça va ! Vous êtes…
… des salauds.
Il y a des vérités, là…
Taisez-vous tous dans ma tête.
Laissez-moi les voir voler…
…
Quand la musique s'achève, je reste encore une dizaine de secondes immobile, les poumons en feu, la respiration coupée.
J'ai envie de demander à Jeanne de recommencer. Je crève d'envie de les revoir.
Et je crève d'envie de me défoncer la gueule.
Je regarde Alice avec un regard noir, déçu. Quant à Léo, ce débile est encore plongé dans ses cartes Pokémon.
Cette fois, c'en est trop, je me lève.
- On s'en va, Mim… Mumu.
- Oh, vous ne restez pas jusqu'à minuit ? Il n'est pas 23h…
- Non, on s'en va, il faut coucher les enfants.
Muriel ne dit rien, elle sait qu'il y a des moments où j'ai besoin d'aller me jeter en mer – et là, nous sommes trop loin de la côte.
Allez, claque la bise, bise la claque et tâte la clique des chiens-chiens mignons à sa mémère et bonne année !
P… de bout d’an !
Silence de mort dans la voiture. Les enfants somnolent à l'arrière et Mumu sait que si elle émet un son, un seul, je vais hurler.
Bam, maison. On va pouvoir se coucher, demain se réveiller dans une nouvelle année et revenir à une vie normale.
Oublier les animaux qui se prennent pour des humains.
Nous portons les enfants jusqu'à leur lit, les mettons en pyjamas puis sous la couette et tant pis pour le brossage de dents.
Et enfin, enfin, mon lit tant rêvé !
- Plus jamais tu me ramènes chez des fous pareils !, grommelé-je, presque grimaçant.
Et hop, je rabats la couette sur moi.
Après quoi je me relève parce que dans la panique j'ai oublié le chat. Il a certainement soif et j'ai intérêt à lui donner à boire avant qu'il ne vienne nous réveiller.
Notre chat, il n'aime pas boire dans une gamelle, il ne boit qu'au robinet, c'est comme ça.
Et qui oserait contrarier un chat ?
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PS2 : la chaise ne raconte jamais de mensonge !