La chaise dans l'armoire (26)

Au fond de l'armoire...

La chaise dans l'armoire
6 min ⋅ 20/02/2024

Bref, pour moi, la journée a été bonne.

 

Je ferme mon journal, la sueur entre mes doigts. Je regarde… à travers la fenêtre, la clarté des étoiles.

Il est si tard… qu’importe. Nuit après nuit, je dois écrire – et voler les heures à mon sommeil. Comment faire autrement ? Comment ne pas confier au papier ce que je vis ? Je suis au Bénin ! Au Bénin ! Ici, tout est trop beau, trop fou, trop fort ! Ne pas laisser la nuit effacer chaque jour…

Tout retenir, je veux tout retenir ! La chaleur écrasante, à vous plaquer au sol ; le Coca ! le Coca, le si bon Coca, si sucré, si frais dans la fournaise… aussi les cris, les bruits, les rires, les visages, le voyage jusqu’à la mission et le père M., adorable… Puis partout autour de nous, le rouge de la terre et le vert végétal qui résonnent dans mes yeux, dans ma tête, qui résonnent, orchestre assourdissant de lumière ! Enfin ces nuits noires, comme là autour de moi… d’une ténèbre épaisse, si épaisse…

Dormir…

Sur ma montre : 01h30, déjà.

Je suis si fatiguée…

Pourtant, demain, je veillerai encore, je continuerai d’écrire, je le dois… je le dois.

Toujours la sueur sur mon front.

Je suis seule dans cette immense chambre.

Ma sœur, ma voisine… a sa propre chambre… comme moi. Comme mon frère. Pas les parents. Eux gardent la sale gamine - la sale gosse de huit ans.

Toutes nos chambres côte à côte – je pourrais sortir… descendre les marches, fouler la terre sous le noir des étoiles. De là, je verrais bien la terrasse en béton encadrant la cour, bâtie cinquante centimètres au-dessus du sol pour protéger des bêtes de l’en-bas les chambres blotties, ceignant l’espace.

Je pourrais sortir… mais la fatigue… Plutôt rester ici. Dans la chambre spartiate. Immense. Juste une chaise et un bureau. Puis l’armoire, au fond. Enfin le lit, au centre, englouti par la cascade de la moustiquaire qui dévale du plafond. Et rien d’autre. Que mon sac échoué près du lit, éventré, mes affaires dégorgées sur le sol.

Je ne voulais pas les mettre dans l’armoire.

Celle-là, je l’ai ouverte, il y a deux jours, en arrivant ! Et j’ai vu ce que j’ai vu, ce que je n’ai pas vu – je le sais : ça frissonnait, ça s’échappait entre les interstices du bois. Ça a fui avec la lumière. Alors je n’ai plus jamais rouvert l’armoire.

Je vais marcher jusqu’à mon lit. Me réfugier sous la moustiquaire… à l’abri des bestioles, des moustiques, ceux qui tournent et tournent et me piquent et ça me démange ! Ça me démange ! Mais je supporte – je supporte pour ne pas gratter – je supporte, je supporte et puis soudain je craque ! Et je gratte à m’en écorcher les bras !

Je monte sur la chaise, tends la main, récupère la lampe torche calée au-dessus de la fenêtre.

Pas d’électricité à la mission.

Le premier soir, j’ai voulu, ha ! Écrire à la bougie ! Ha, ha ! Impossible ! La flamme sauvage, indomptable, sautait ! Elle dansait sur les pages, sur les mots, et mes yeux épileptiques distinguaient, ne distinguaient plus, distinguaient… et encore, et encore… les lettres sur le papier.

Alors j’ai calé la lampe torche, face vers le plafond, éclairage inversé. Efficace. J’ai pu me mettre à écrire.

 

Lampe à la main, je m'approche du lit, me déshabille. Je soulève la moustiquaire, me glisse nue sous le drap.

Je me déteste. Incapable de dormir sans un drap. Même avec la chaleur, cette chaleur… j’en ai besoin : ce drap, il me recouvre et me protège… et j’en crève. Pourquoi besoin ? la moustiquaire est là ! Et la chaleur…

J’éteins… m’allonge… déplie… les plis de mon corps… genoux, coudes et doigts. Mes bras… loin du torse. Éviter tout contact. La peau contre la peau : c’est un nouveau foyer…

Déplie… silence…

Sommeil… en tourbillon… chaleur… sommeil…

 

Mon corps arrache le drap avant même que je comprenne. Des pattes sur ma cuisse. Il y avait des pattes sur ma cuisse !

Il y a quelque chose dans la moustiquaire !

Palpent, mes doigts palpent dans l’obscurité. Quelque chose est entré dans la moustiquaire, quelque chose est entré dans la moustiquaire. La lampe ! J'attrape la lampe, l'allume… Les pattes ne sont plus sur ma cuisse, pourtant je les sens encore, encore… Le faisceau lumineux balaie le lit, mes doigts tordent et tortillent les draps, le matelas, rien !

Pourtant quelque chose a marché sur ma cuisse !

Je dois trouver. Je fouille, je palpe chaque pliure de mon lit, détruis chaque ombre et rien.

Rien.

C'était pas un rêve.

Mais il n’y a rien.

C’était pas un rêve mais quoi faire ?

Je suis fatiguée.

Je ne trouve pas.

Je veux dormir.

J'éteins la lampe. Je reste assise entre les draps arrachés. Respirer. La lumière des étoiles doucement dans la chambre. Respirer. Profondément, yeux mi-clos… puis clos… Me coucher.

Ma tête par le flanc gauche se pose sur l’oreiller.

Un énorme cafard tombe sur le coussin, à trois centimètres de mon visage.

Je hurle, me redresse, balance l’oreiller !

Il était sur la moustiquaire, sur la moustiquaire !

Et maintenant ? Maintenant où est-il ?

J’attrape la lampe, la rallume, balaie d’un faisceau fou tout le champ de bataille.

Et enfin, je le vois.

Là-haut, tout près du crochet qui soutient la toile. Énorme. Les mille facettes qui forment ses yeux sont plantés dans les miens. Il remue légèrement ses antennes et ses mandibules monstrueuses.

Comment ne l’ai-je pas vu ?

C’est une blatte gigantesque, monstrueuse ! La taille de mon poing ! Un poing avec six doigts immondes, six ongles purulents.

Et cette main-là a marché sur ma cuisse.

La bête esquisse un pas.

- Stop !

Ma bouche a hurlé. Le diable rit, panique. Le cafard saute.

Ses pattes retombent sur ma tête.

Je gueule ! J’attrape mes cheveux, les arrache ! Où est-elle, où est la main putride ? Je frappe ma tête contre la moustiquaire, contre les draps, je hurle.

La blatte tombe, sonnée.

C’est fini.

Elle est là, sur mon drap, à quelques centimètres de moi.

Elle ne bouge plus.

Je la regarde.

Énorme. Ses antennes aussi longues que son corps… ses pattes poilues comme des pics, sa robe brune et visqueuse…

De quelle poubelle immonde…

Je la hais.

Je la hais du plus profond de mon âme. Je la hais. Elle me dégoûte. Du bout des doigts à la pointe de mes cheveux. Elle est comme une décharge emplie de pourriture, comme un bouge putride…

Elle va mourir.

Je me jette hors du lit, je cours jusqu'au bureau. Mon carnet de bord… je me retourne. L'horrible cancrelat s'est remis en mouvement. Il court ! Il court sur la toile, il court, paniqué, dément !

Il court et le faisceau de la lampe échouée sur les draps projette sa couse folle sur les murs de la chambre. La blatte n’est plus une main, elle a la taille d’un chien, d’une hyène à six pattes, ses poils visqueux hérissés, détaillés sur les murs.

Elle va mourir.

Je prends le carnet, la chaise et je retourne jusqu'au lit. J'empoigne le bas de la moustiquaire. J'enserre la toile entre mes mains, comme un lacet. Lentement, ma main remonte. Je grimpe sur la chaise. Ma main serrée continue de monter. L’énorme cafard continue de courir, toujours plus vite, piégé dans l’espace qui rétrécit, qui rétrécit.

Je vais le tuer. Je vais le tuer et je sens monter la rage, le bonheur de ma toute-puissance.

Je hais ces bêtes répugnantes ! Je les hais, je veux les voir crever, toutes !

J'approche ma tête de la toile. Plus que dix centimètres entre le crochet qui tient la moustiquaire et le lacet de ma main. Le cafard tourne sans s'arrêter. Je resserre encore. Le cafard continue de courir. Ses pattes velues courent encore quand ma main les emprisonne tout à fait. Contact ignoble de ces pattes, encore, contre ma peau.

Mais cette fois, elle va crever.

Je sens le carnet de bord serré dans ma main droite. Je regarde la bête dans les yeux et ses mille yeux noirs me regardent et ils rient !

Vlam !

Sous le coup de la douleur, ma main gauche lâche le lacet et la blatte, morte, enfin morte, chute sur le sol.

- Ha ha ha !

Je ris ! Le rire sort de ma bouche, saccadé.

De mon pied, j'envoie le corps immonde valser vers la porte.

Le cadavre heurte les parois de la chambre, mon pied frappe encore, comme un ballon de foot et le corps rebondit, rebondit partout.

Voilà la porte. Je l'ouvre, lève le pied, vlam ! Le poing monstrueux valdingue dans les étoiles, ses doigts-pattes plantées dans les airs.

Je referme la porte.

Je retourne à mon lit, remets les draps, me cale à l'intérieur. Mais avant, surtout, je borde la moustiquaire.

Je ferme les yeux. Il y a les pattes qui courent sur ma cuisse, sur ma tête, dans ma tête.

Stop.

Je l'ai tué.

Je respire.

Je l’ai tué.

L’armoire est loin. La toile bordée.

Les ténèbres, partout les ténèbres…

Je m'endors.

 

Le bruit…

Des milliers de pattes.

Ça grouille, ça grouille sur la moustiquaire.

Mes yeux. Ne pas bouger. Juste les yeux. Pas un mouvement. Le bruit… ils rampent… Mes yeux… je vois leurs ombres…

Ils tournent, courent, courent… Ils pullulent autour de moi, à quelques centimètres de moi, ils courent tout autour de la toile.

Ils sont des milliers.

Faites que j’aie bordé la moustiquaire, faites que je l’aie bordée.

Faites…

Ou des milliers de pattes grouilleront sur mon corps.

 

La lumière de l'aube se faufile sous mes paupières.

Je frotte mes tempes, mon crâne…

Les bêtes !

J’ouvre les yeux. La chambre est vide.

Il n’y a plus rien.

Pas de trace, pas de patte ni d’antenne, rien. Que l'armoire tout au fond, le bureau indifférent et la chaise renversée près du lit. Et puis au sol le journal de bord, une tache sombre séchée sur la tranche.

Je m'habille, je sors sur la terrasse.

Je respire. Je respire.

Une file de fourmis longe mon escalier.

L’entrée de leur fourmilière se trouve en haut des marches.

En bas, dans la cour, une dizaine de fourmis s'échine à ramener jusqu’au garde-manger la tête d’une blatte. Sur la terre, elles ont abandonné le reste du corps, décapité.

Les fourmis tentent de passer la marche mais leur butin est trop lourd et la tête retombe.

Les fourmis tentent de passer la marche mais leur butin est trop lourd et la tête retombe.

Les fourmis tentent de passer la marche mais leur butin est trop lourd et la tête retombe.

 

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La chaise dans l'armoire

Par Ariane Rouquette

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