1/2 Bobo baba
J’adore être une écolo bobo ! J’en ai tout l’attirail. J’ai un vélo qui me fait du bien autant qu’il en fait à la planète, j’ai un sac à pain cousu par ma petite sœur, du shampoing solide et, depuis ce matin…
… j’ai un lombricomposteur !
Quand j’ai découvert que la métropole proposait des lombricomposteurs pour les habitants ne disposant pas de jardin, je me suis inscrite sans hésiter.
Je ne les connaissais pas encore que je les aimais déjà : grouillants, gigotant avec leurs petits corps tout mous. Des A-MOU-RS !
Les bons bobos sont des gens lucides, et j’en suis. Je sais que je ne sauverai pas la planète et je sais aussi qu’un frêle écosystème en boîte a autant de chances de survie entre mes mains que ce malheureux cactus que nous avons récemment dû enterrer… RIP. J’ai donc consciencieusement suivi une intéressante formation organisée par la ferme du Pouta, cinquième ferme mondiale de production de vers – eh oui, elle est en France, si c’est pas une fierté nationale, ça ?
Nos maîtres ès décomposition se décomposent en trois espèces :
- le ver de Californie, très rouge, il préfère les matières fraîches ;
- l’eisenia andrei : tigré de rouge ou de jaune, il préfère la décomposition
- et l’eisenia hortensis : plus gros, il est le plus efficace sur les matières dures.
Si vous n’avez pas lu le dernier “Ver-santé-magazine”, je vous résume : que des fruits et des légumes ! Pas de viande, d’agrumes ou d’oignons pour nos chères petites têtes molles ! Et du carton, beaucoup de carton : à part égale avec les déchets. Avouez : vous les enviez (sauf pour les oignons : une vie sans oignon, quel malheur…).
Comble de l’eugénisme, ces merveilles de la création s’autorégulent en fonction de la nourriture disponible. Et ils produisent du terreau et un liquide inodore appelé “thé des vers” qui serait interdit aux Jeux Olympiques si les plantes vertes avaient le droit d’y participer.
Maintenant… j’attends leur arrivée. Je ronge mon frein en les imaginant rongeant les chairs.
Et puis ce samedi, c’est avec émotion que l’Homme et moi avons réceptionné le berceau de nos chers petits : une boîte cylindrique noire, montée sur roues, composée de plusieurs tamis que l’on peut ajouter ou retirer. Pour un peu, je le décorerais de papier-peint arc-en-ciel, ce lombricomposteur, berceau de nos futurs bébés !
Enfin, enfin, voici le grand jour !
Par la Poste (une cigogne n’aurait pas fait mieux), nous recevons deux enveloppes. Dans la première, de la poudre de cocotier : mise à tremper pendant deux heures, elle grandit et devient un vrai nid douillet à dévorer, le temps que nous commencions nous-mêmes à produire du déchet – un genre de maison de sorcière pour Hansel et Gretel.
Quant à la deuxième enveloppe…
Religieusement, nous laissons glisser son contenu sur le biberon cocoté. Les larmes me montent aux yeux : ils sont tous là ! Ils sont tous venus ! Grouillants, frétillants, perdus et gluants comme des nouveau-nés, ils se glissent l’un après l’autre entre les fibres nourricières.
Doucement, pour ne pas les affoler, nous faisons rouler le lombricomposteur sous l’évier et nous fermons la porte du placard avant de nous retirer sur la pointe des pieds.
Le soir-même, nous leur offrons leur premier repas : des épluchures de carottes et de pommes, reçues dans notre panier de légumes (je vous ai déjà dit que nous étions des écolos bobos ?). Nous refermons le couvercle et, emplis du sentiment des Justes, nous partons nous coucher.
Le lendemain matin, il y a un petit vers dans le couloir. Le pauvre est complètement desséché. Il ne ressemble plus qu’à une minuscule tige noirâtre, comme une allumette calcinée.
Le formateur nous avait prévenus : « les vers sont des petites bêtes très sensibles et tout changement les perturbe. Quand ils sont perturbés, ils peuvent avoir tendance à s’enfuir, à la recherche d’un meilleur nid plein d’humidité. Attendez-vous à en croiser quelques-uns dans vos couloirs, les premiers jours. »
A cette information, l’Homme avait pâli. Mais étant viril, il s’était tu.
Voilà maintenant deux semaines que nos petits vers ont rejoint le train-train de notre existence. A part quatre explorateurs suicidaires, nous n’avons aucune perte à déplorer. Ils ont pris leurs quartiers dans ce que je nomme désormais leur « vercail ».
Je sais bien que certaines personnes sont dégoûtées par les vers. Moi, ils me fascinent. Vous l’avouerais-je ? Après leur avoir servi le reste d’un plat, il m’arrive de rester de longues minutes accroupie au-dessus du lombricomposteur à les regarder ramper en trois dimensions : sur les parois de plastique noir, sur le dessous du couvercle ou encore entre les fleurs de patate qui se sont mises à pousser. Et même si j’ai renoncé à l’idée de leur donner à chacun un prénom, je m’amuse à distinguer vers de Californie, eisenia andrei et eisenia hortensis.
Quant à nos poubelles, elles semblent également apprécier ce nouveau régime.
Chers amis, vous êtes les bienvenus ! Si vous venez nous visiter, je ne vous montrerai pas les dessins approximatifs de mon petit dernier. Je ne vous montrerai pas la vidéo du spectacle de fin d’année de mon ainé. Par contre, je vous offrirai une bouteille de thé des vers, et comme j’ai confiance, je vous laisserai l’honneur de tourner le robinet. Attention simplement à ne pas tout lâcher si, au lieu du liquide noirâtre, c’est un petit vers cocasse qui venait à couler.
Chers amis, nous sommes comblés !
Mais le bonheur, mon Dieu… Le bonheur est une chose aussi fragile qu’un lombricomposteur.
Hier soir, tout a changé.
Je crois que c’est à cause des poireaux… Ne faites jamais confiance à un poireau.
Je crois que nous n’aurions pas dû.
Non, nous n’aurions pas dû.
La suite au prochain numéro !
Pour vous faire patienter :