La chaise dans l'armoire (7)

Ici, on bague les histoires vraies

La chaise dans l'armoire
5 min ⋅ 25/04/2023

Et voilà, ma pauvre Tantie, tu es partie avant Maman… Cela me fait donc deux raisons de te pleurer.

Ma gorge se serre… Malgré moi, je lève les yeux vers le plafond de la chambre. Je sais qu’elle est là, à l’étage du dessus : l’autre. J’espère qu’elle ne va pas se décider à descendre, manquerait plus que ça. Après six années de maison de retraite, chacune à son étage, Maman là-haut, Tantie en bas, ce serait quand même malheureux que ma génitrice se décide à rendre visite à sa sœur maintenant.

Elle en serait pourtant capable. Juste pour savourer sa victoire.

Et moi, ça m’obligerait à la croiser.

Je n’ai pas envie de penser à elle. Je ferme les yeux, je prends cinq profondes respirations et je regarde à nouveau. Rien n’a bougé : les rideaux demeurent baissés et il y a toujours cette petite veilleuse bleue qu’ils doivent ressortir à chaque fois qu’il y a un mort dans cet horrible EHPAD. Tous les objets de ma Tantie sont là, eux aussi : ses trois bougies rouges posées en rang sur l’étagère, sa petite table avec le livre qu’elle lisait encore hier soir… et puis il y a ma Tantie qui est là, devant moi, moi qui suis assise à ses côtés, ma main sur la sienne. Froide. Sa main est froide. Sauf l’émeraude de sa bague qui devient de plus en plus brûlante sous ma paume.

J’essuie de ma main libre les larmes qui coulent sur mon visage. Ma Tantie, ma pauvre Tantie…

Elle est si petite, allongée, là, devant moi, dans ce cardigan violet qu’elle aimait tant, avec son bouton tout dépareillé parce que je n’ai pas réussi à retrouver le même que les autres quand il a fallu le recoudre. Je me penche un peu et je réajuste son haut, pour effacer le pli créé par ses mains croisées sur sa poitrine.

-          Tu l’aimes, ce gilet, pas vrai ? Enfin… tu l’aimais…

Une nouvelle bouffée de tristesse me déchire. Je ne pourrai donc plus jamais parler à ma tante au présent ? Alors toujours au passé ?

C’est la dernière fois que je la vois seule à seule. Bientôt, les employés des pompes funèbres viendront et ils l’emmèneront. Quand je reverrai ma Tantie, ce sera juste avant l’enterrement, entourée de mes cousins, ces hypocrites qui venaient la voir deux fois par an sous prétexte qu’ils habitent loin.

Plus jamais seule avec toi, ma Tantie.

Un bruit dans le couloir, je sursaute. Ma mère ? Les croque-morts, déjà ?

La porte ne s’ouvre pas mais je m’ébroue. J’essuie à nouveau mes larmes et je me lève.

Allons ma fille, reprends-toi : c’est la DERNIÈRE fois que tu vois ta Tantie seule.

Malgré ma patte folle, je fais les trois pas qui me séparent de la porte de la chambre et je tourne le loquet. Je retourne m’assoir auprès de ma Tantie. Je caresse ses cheveux trop fins, que les aides-soignants ont dû laver avant mon arrivée. Comme quoi il faut mourir pour avoir droit à un shampoing dans cette maison de retraite…

Bon.

Il est temps de transmettre l’émeraude.

Je jette un regard au visage figé de ma Tantie et je lui souris : je sais que tu aurais voulu me la donner.

De ma main gauche, j’attrape le poignet fin et froid. Le bras résiste un peu, mais la rigidité cadavérique n’est pas encore installée. Avec l’index et le pouce de ma main gauche, j’essaie de faire glisser la bague. Mais la bague résiste. Elle n’arrive pas à passer la première phalange. Depuis cinquante ans que ma Tantie la porte, même pour dormir, même sous la douche, c’est à croire que le doigt s’est sculpté autour…

Mais enfin il va bien falloir que je la récupère.

Je fais jouer l’anneau autour de la phalange, de gauche à droite, d’avant en arrière. Bon sang mais rien n’y fait ! D’autres pas dans le couloir, quelqu’un va finir par venir et je n’aurai pas fini… Je tire un peu plus fort : rien ! La peau de l’annulaire se déchire légèrement. Mes yeux s’écarquillent. Je repose la main. Je dois réfléchir.

Pas question que cette bague finisse dans la tombe. Pas question ! Je l’ai gagnée ! C’est moi qui suis allée la voir, un jour sur deux, toutes les semaines ! C’est moi qui ai pris soin d’elle, qui lui ai brossé les cheveux, qui ai lavé son linge, qui lui ai tenu compagnie. Cette bague, elle a toujours été pour moi et elle l’est pour de bon à partir de maintenant.

Il faut que je mouille le doigt. Mouillé, ça glissera mieux.

Je crache dans ma main et frotte le doigt de ma Tantie avec ma salive. Je recommence à faire jouer la bague. Je sens que ça vient.

Si je parviens à passer la phalange…

Mais ce n’est pas encore assez. Elle est trop sèche, cette main, trop sèche !

Je sais ce que je dois faire : je saisis la main froide et glisse son annulaire dans ma bouche. L’émeraude me brûle presque la langue. Cette fois, j’inonde le doigt de salive. Cette fois, ça glissera ! Mais voilà que j’hésite au lieu de retirer l’annulaire de ma gorge. C’est que… tant qu’à y être…

Je saisis l’anneau avec mes dents et je tire. A la force de la mâchoire, je lui fais passer le cap de la première phalange. Je sens un petit “clac” et, enfin, la bague se libère.

Je l’essuie sur le drap et la fais tournoyer dans le creux de ma main.

Elle est à moi.

A moi !

Mais il faut partir. Je la range dans mon portefeuille, à l’abri des regards cupides. Il faut que je parte, maintenant.

Je me lève et je regarde ma Tantie : je souris et je pleure tout à la fois.

-          Au revoir, Tantie… au revoir… on se revoit après-demain, tu sais.

Puis, je tourne les talons.

Je marche aussi vite que ma mauvaise jambe le permet dans cet interminable couloir, les yeux rivés sur le sol, en larmes. Je veux sortir d’ici, j’étouffe, tout me rappelle la mort entre ces murs fanés grouillants de vieux ! Ma pauvre Tantie est morte !

Au moins, je ne remettrai plus les pieds ici : je n’aurai plus jamais la crainte de croiser ma mère.

Et puis j’ai la bague… merci Tantie.  

Me voilà dehors, sur le parking. Je dépasse le stationnement réservé aux ambulances pour parcourir la dizaine de mètres qui me sépare encore des places visiteurs. Ces crétins de l’EHPAD qui n’ont même pas prévu de places pour les personnes handicapées comme moi ! Et cette conne de petite directrice qui avait osé me faire des reproches quand je me garais sur la place des ambulances !

Quelques gouttes de pluie tombent sur mes lunettes. Ils ont parlé d’un orage.

-          Madame Jacquet ?

Je me fige. Qui m’appelle ? Je tourne la tête.

C’est cette insupportable petite directrice qui marche presque en courant vers moi, avec ses lunettes rondes et son regard étrange.

-          Oui ? Je réponds.

La voilà, elle est devant moi maintenant. Elle penche un peu la tête pour me regarder. Elle est grande, trop grande, cette petite directrice.

-          Est-ce que… tout s’est bien passé ? Vous avez pu faire vos adieux à votre tante ?

-          Oui, merci…

-          Tant mieux, Madame Jacquet, tant mieux. Par contre, je suis désolée, mais je crois que vous avez emmené la bague de votre tante.

-          Pardon ?

Comment sait-elle ça, celle-là ? Ils ont mis une caméra ? Ils sont allés vérifier juste après mon départ ?

-          Mais oui, renchérit-elle. Vous savez : la bague que votre tante portait. Vous l’avez emmenée puisqu’elle n’est plus à son doigt. J’aurais besoin que vous me la rendiez : vous savez, il est important que le service funéraire puisse emporter votre tante avec ses bijoux habituels. Ils veilleront ensuite à restituer ces derniers à la famille. Vous pourrez la récupérer à ce moment-là.

Elle me fixe avec ses verres ronds couverts de gouttes, la salope. Par-dessus son épaule, à la porte de l’EHPAD, je vois la tête de deux aides-soignantes qui nous observent.

Je capitule. J’ouvre mon sac, sors mon porte-monnaie, l’ouvre à son tour et la bague, la belle bague jaillit au milieu de mes pièces. Je la saisis et elle brûle encore entre mes doigts. Je la donne à cette femme.

-          De toute façon, elle ne m’intéresse pas.

L’autre remercie avec une politesse qui me donne envie de l’injurier à voix haute. Puis elle s’en va. Je savais cette sorcière sans cœur, mais à ce point ! S’en prendre à une personne en deuil comme moi ! Comme moi !

Je monte dans ma voiture, je claque la porte, je fais vrombir le moteur. Je veux partir, m’éloigner de cet endroit insupportable.

Mais je suis incapable de conduire. Au bout de trois rues, je me gare sur le bas-côté et m’oblige à respirer posément. La mort de ma Tantie, la peur de voir ma mère, la bague, la sorcière… ça fait beaucoup pour moi.

Mais je suis plus forte que ça.

Alors je m’apaise, petit à petit. Et puis… et puis je souris.

Je verrai encore ma Tantie au funérarium après-demain. Je sais qu’elle portera la bague. Il suffira que j’entre dans la pièce un peu avant les autres, et…

Et cette fois-ci, hé ! J’emmènerai de la vaseline.

La chaise dans l'armoire

Par Ariane Rouquette

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