La chaise dans l'armoire (22)

Mon père, mon rempart

La chaise dans l'armoire
7 min ⋅ 12/12/2023

Ouf ! Alors là, j't'explique...

Avec la chute de ma mère, son hospitalisation puis l'impossibilité d’un retour à domicile, je ne pensais pas que ce qui me prendrait le plus la tête dans toute cette histoire, ce serait ça…

Bien sûr, un parent qui entre en EHPAD, c'est un fait terriblement banal… mais tout de même : on espère toujours que ça n'arrivera qu'aux autres et on ne s'imagine pas… non, on ne s'imagine pas.

 

Pourtant, au début, pas une seconde je n'ai pensé que ça pourrait être un sujet.

 

Je m'y revois encore : nous sommes tout juste une semaine après son entrée au sein de la résidence. Quelques jours plus tôt, je lui ai pris un rendez-vous chez le coiffeur et je me revois encore poussant son fauteuil roulant, depuis le local de la coiffeuse jusqu'à sa chambre.

Ma mère est tout simplement enchantée et je le suis aussi. Elle qui a toute sa vie été si coquette, les derniers mois avant sa chute, elle ne sortait plus et son état (jusqu’à son apparence) s’était beaucoup dégradé.

Bref, je veux qu'elle voie rapidement les bons côtés de venir habiter ici et je peux t'assurer qu'à ce moment-là, j'ai parfaitement réussi. Ma mère est enchantée de sa coupe de cheveux et de sa couleur, elle ne tarit pas d'éloge et moi, je souris tout en l'écoutant.

Puis nous entrons dans la chambre.

- Mais… s'exclame ma mère. C'est ma lampe de chevet !

Mon sourire se renforce, triomphant. J’ai profité de la présence de ma mère dans le local de la coiffeuse pour installer dans sa chambre quelques objets de chez elle.

- Eh oui, Maman : tu es chez toi, ici. Je t'ai ramené ta lampe, également ce Bouddha que tu aimes tant.

- Oh ! Oh ! se régale ma mère tout en se penchant au bord de son fauteuil pour voir de plus près.

Si seulement ça pouvait la motiver à faire la kiné, pour se relever et aller voir d'elle-même…

Je m'assois sur le tabouret.

- Le directeur a dit que nous pouvions amener tous les objets qui te feraient plaisir, tant qu'ils ne prenaient pas trop de place. Y a-t-il d'autres objets que tu souhaites ? Bien sûr, dès la prochaine fois, je t'amène l'urne de Papa.

- Ah non, pas l'urne.

Là, je bugue. Complètement, j'ai un instant d'incompréhension parce que... parce que je ne comprends pas.

- Comment ça, pas l'urne ?

- Non, pas l'urne, je n'en veux pas.

- Mais… mais enfin, Maman ! C'est l'urne de Papa ! Vous ne pouvez pas vous séparer…

- Je n'en veux pas, ronchonne-t-elle, avec un entêtement de petite fille.

- Mais vos cendres… à ton décès… il voulait qu’elles soient réunies… répandues ensemble…

Les mots se tarissent dans ma bouche. A quoi bon ? Je connais ma mère, je sais bien qu'il ne sert à rien d'insister. Mais je repense aussi à chacune de mes visites chez Maman, dans son appartement, durant quinze ans, où elle commençait toujours par me dire : « Va saluer ton père »… et combien me retrouver face à face avec cette urne me donnait la chair de poule.

Quoi, son déménagement l’aurait fait changer à ce point ?

Oui. Je connais ma mère. Bien sûr qu'elle en est capable.

Ok, me dis-je… je ne ramènerai pas l'urne.

Mais alors… Qu'est-ce que je vais bien pouvoir en faire ?

 

Les jours qui suivent, les urgences remplissent toutes mes pensées. Il faut marquer le linge de Maman en attendant c'est moi qui dois me charger de le laver ; je dois aussi déclarer la perte de sa carte vitale que les ambulanciers ont emmenée mais qui n'a jamais atterri aux urgences paraît-il ; sauf que pour une telle déclaration, Maman doit se déplacer et Maman n'est pas déplaçable… Et puis bien sûr, je dois préparer le préavis pour l'appartement de Maman, et il va falloir le vider. Sans oublier de rendre visite à ma mère…

C’est le soir que la question de l’urne refait surface dans mon esprit. Comme ce soir où, un verre de vin à la main, je contemple depuis ma baie vitrée le coucher de soleil sur la mer.

Mon père, mon rempart… toi qui as été si bon avec Maman, si fort pour moi, comment pourrais-je t'abandonner ?

Mais que faire de cette urne ?

La prendre ici, chez moi ? Ça non, non ! C'est au-dessus de mes forces.

Je détourne le regard du soleil mourant et retourne dans ma cuisine.

Diable. Pour couronner le tout, voici que le gros voisin de l'immeuble d'à côté est encore à m’observer à travers sa fenêtre. C'est la troisième fois que j'intercepte son regard. Est-ce donc que je lui plais ? Que ce soit ou non le cas, ce n'est pas réciproque. Depuis le quatrième étage, j'ai pleine vue sur le gros bidon que ce monsieur promène chez lui, tout nu et la lumière allumée… Et il n'est vraiment pas à mon goût.

Bon.

Retour dans mon salon où mon chat vient réclamer quelques caresses.

L'urne.

Il faut que je trouve une solution.

Il faut que je réunisse un conseil de famille.

 

Étant fille unique, le conseil de famille se résume à mes quatre enfants et à moi-même.

Mais nous sommes une famille unie. Mes enfants… si tu les voyais tous les quatre ensemble, tu verrais combien ils sont complices, ils se comprennent, ils ont beau être désormais des adultes, chacun à sa vie, ils aiment se retrouver et ils se nourrissent les uns des autres.

Et puis nous avons traversé ensemble tant de moments difficiles. Je sais qu'ils m'aideront à avancer.

Je profite donc du goûter que nous organisons pour la fête de Cécile, mon ainée, pour évoquer le sujet.

Mes quatre petits chéris sont assis autour de la table, ainsi que la fiancée d'Amaury quant au mari de Cécile, il n'a pas pu venir et mon petit-fils Henri est resté avec lui. Autant dire que c'est le moment ou jamais…

Je dépose sur la table le "blanc manger coco" que j'ai préparé la veille : c'est leur plat préféré.

Je vois bien dans leurs yeux l'éclat de la gourmandise mais il faut aborder le sujet, alors je frappe dans mes mains comme lorsqu'ils étaient petits et je leur dis :

- Mes chéris, je voudrais vous faire part d'une difficulté. Voilà, comme vous le savez, je suis en train de vider l'appartement de Mamither, je dois rendre les clés dans un mois…

- Maman, nous t'avons promis que nous t'aiderions le week-end prochain pour le déménagement, me coupe Guillaume.

Je lui souris. Mon Guillaume est un nounours, il a toujours le cœur sur la main.

- Je sais, mon chat, mais ce n'est pas la question que je voudrais aborder. Voilà : Mamither ne veut pas récupérer l'urne de Grand-Père.

Clémence, ma benjamine, qui avait discrètement attaqué sa gourmandise, repose sa cuiller.

- Eh bien pourquoi tu ne prends pas l'urne de Grand-Père ici ?, demande Amaury.

Je secoue la tête un peu trop violemment à mon goût.

- Non, non… je ne veux pas.

- Tu pourrais la mettre dans le garage ? suggère Clémence.

- Ça ne va pas ?! lui hurle sa sœur. Dans le garage ? Mais tu n'as aucun respect, toi !

- C'est que… répond Clémence, bougonne, je ne vois pas dix mille options.

- Mais… demande Guillaume. Les cendres de Grand-Père et celles de Mamither ne devaient pas être répandues ensemble ?

Je soupire :

- Si… mais je crois bien qu'elle ne veut plus.

- Alors il faut amener l’urne au cimetière. Nous répandrons ses cendres dans le jardin du souvenir.

Cécile et Amaury secouent la tête :

- Arrête, Guillaume, on ne peut pas débarquer comme ça avec une urne de 15 ans… Je parie qu'on n'a même pas le droit de l'avoir ici.

Mes enfants… je ne veux pas qu'ils se disputent. Je pose les mains sur la table.

- Écoutez mes chéris, je voudrais vous proposer quelque chose : nous pourrions emmener les cendres de votre grand-père à Saïgon et les répandre dans le Mékong. C'est là qu'il est né, je suis sûre que c'est ce qu'il aurait voulu.

Mon Dieu… moi qui voulais ramener l'unité parmi mes enfants, j'y suis parvenue mais pas comme je l'espérais. Voilà qu'ils me regardent tous les quatre, une expressive moue plaquée sur le visage il n’y a que la pauvre fiancée d'Amaury qui regarde la table, comme si elle ne savait plus où se mettre.

C'est ma petite Clémence qui ouvre le bal :

- Mais, Maman… je n'ai pas l'argent pour me payer un tel voyage…

- Et puis… on ne peut pas faire passer une urne à l'aéroport…

- Mais si, j'y ai pensé !, dis-je. Il suffirait qu'on se répartisse les cendres entre nous, on les garderait dans nos poches et…

- … et on finirait tous au poste pour suspicion de trafic de drogue. Excuse-moi Maman, mais c'est du délire. Et puis… et puis un tel voyage se prépare, on ferait quoi des cendres en attendant ?

- Eh bien… je pensais que nous pourrions tous prendre l'urne chez nous, à tour de rôle...

Alors là, je crois que j'ai dit le mot de trop. Même le "blanc manger coco" n'arrive plus à les retenir autour de la table.

La fiancée d'Amaury s'est déjà levée discrètement, Amaury est parti la rejoindre. Clémence consulte son téléphone pendant que Guillaume et Cécile échangent un long regard.

Guillaume a le courage de prendre la parole :

- C'est non, Maman. On ne va pas transporter les cendres de Grand-Père d'un endroit à l'autre, c'est... dangereux. Si on casse l'urne pendant un trajet ?

Je hausse les épaules. Je me sens aussi déconfite que mes chers enfants.

Malheureusement, ils ont raison, ils ont raison sur toute la ligne.

Guillaume se lève et vient me prendre dans ses bras. Il me chuchote :

- Ne t'en fais pas, ma petite Maman, il nous reste un mois avant que les clés soient rendues. En un mois, on va bien trouver une solution ?

J'acquiesce et nous dégustons le "blanc manger coco" qui, heureusement, parvient à raviver la conversation.

Puis chacun de mes enfants retourne à sa vie.

Au moment de partir, Cécile ré-évoque cependant le sujet :

- Tu sais Maman, peut-être que le plus simple serait qu'on aille tous ensemble répandre les cendres de Grand-Père dans le lac… Et excuse-moi, je change de sujet, mais est-ce que tu pourras garder Henri, le premier samedi de décembre ? Je voudrais acheter les cadeaux de Noël avant que ce soit la cohue.

Je dis oui et encore oui… comment refuser de passer une après-midi avec mon petit-fils ? Mais pour l’urne, je n’ai plus la force de polémiquer… Cependant, les cendres de Papa dans le lac ? Ce lac qui ne représente absolument rien pour lui ?

 

J’essuie mon visage couvert de sueur du revers de ma main, je me sens toute endolorie du long ménage que je viens de réaliser. Mais tout est nickel, parfaitement propre... et parfaitement vide. Sauf le petit buffet, avec l'urne toujours posée là.

C'est le dernier objet présent, le seul auquel je n'ai pas osé toucher.

Elle est toujours là, l'urne de mon père, ronde, bleu avec son liseré doré, sagement posée sur ce petit meuble, croyant encore que sa fonction cesserait lorsque les cendres de mes deux parents seront réunies.

Je ne peux plus reculer. J'ai tout vidé, vendu, déménagé, nettoyé, réparé… et je rends les clés demain.

Je remporte l'aspirateur et la balayette… puis le seau et la serpillère… et enfin, l'urne et le petit buffet.

Tout est bien calé dans ma voiture, l’urne accrochée à l’aide de la ceinture de sécurité à la place du mort.

Je roule.

Voici mon garage.

J'ouvre la porte, je contemple les meubles qui avaient chacun leur place dans l'appartement de ma mère, depuis tant d'années et que voici désormais pêle-mêle les uns contre les autres, disposés non plus selon leur harmonie et leur beauté, mais uniquement jetés là par souci d'imbrication, comme un mauvais Tetris auquel jouaient mes enfants.

Je prends l'urne de Papa dans mes bras et je fais quelques pas dans mon garage.

La laisser là ? Non, impossible… Mon père, mon rempart…

- Madame, excusez-moi ?

Je me retourne. C'est le voisin ! Le gros voisin (habillé, heureusement) !

Mais qu'est-ce qu'il fiche là dans mon garage ?

- Euh, hésite-t-il. Je voulais vous dire… Je vous regarde souvent par la fenêtre, telle une reine dans sa tour…

Je serre l'urne.

- Et je me demandais si vous accepteriez…

Papa, toi qui m'as toujours protégée…

- … de diner avec moi…

Je sens l'urne, pesante, solide, entre mes mains. Contondante. S'il fait un pas en avant, je…

- Chère Madame !

 

Ma fille m'a fait tout un monde. Plus exactement, elle m’a dit que c'était du "grand n'importe quoi".

J'avoue que j'ai un peu honte. Mais quand il a commencé à sortir ce poème, il m'a fait tellement rire que j'ai accepté son invitation à dîner.

Ça me fera du bien, un moment pour moi.

Attendez… Ne me dites pas que vous aviez cru que… ?!

Allons, vous me voyez, moi, jetant les cendres de mon père à la tête d'un gros voisin ?

Vous êtes pire que je le croyais.

Vous ne méritez pas de connaître le destin de l'urne ni celui de son contenu.

Et toc !

Comment ça, clémence doit bien vouloir dire quelque chose pour moi puisque c'est ainsi que j'ai appelé ma cadette ?

Allez, je vous dirai juste deux choses.

D'abord, que j’ai rêvé de mon père… il était là, assis sur le rebord de mon lit, avec son beau visage et la cicatrice au bas de son cou. Il m'a dit "Ne m'éloigne pas de notre famille" et j'ai compris.

L'autre chose ? Aujourd'hui, c'est samedi. Tout à l'heure Cécile viendra me déposer Henri, mon petit-fils chéri.

Nous passerons l'après-midi à fabriquer des cœurs en pâte à sel. Le soir de Noël, il en offrira un à ses parents, un autre à son arrière-grand-mère et aussi un à chacun de ses oncles et tante. Un cadeau aussi adorable… Je sais qu'ils garderont ce petit présent très longtemps.

J'ai le sel, l'eau… j'ai juste omis d'acheter la farine.

Je vous laisse deviner pourquoi.

 

 

PS : vous n’avez pas le temps de confectionner des cœurs en pâte à sel pour Noël ? Alors n’hésitez pas à glisser sous le sapin un livre animalier presque pour les enfants (comme la chaise dans l’armoire, finalement) :

ou

 

 

La chaise dans l'armoire

Par Ariane Rouquette

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