La chaise dans l'armoire (17)

Quand Superdupont rencontre "Coeur de canard"

La chaise dans l'armoire
6 min ⋅ 03/10/2023

Ah, Bruxelles !

Ses BD et ses frites, son bonhomme pipi et ses immeubles moches.

Que c'est moche, comme ville… Franchement, plus je m'y promène et plus Brüsel des Cités Obscures prend tout son sens.

Ma sœur rit ! La sale gamine est heureuse, ici. Elle dit que ce n'est peut-être pas une ville à visiter, mais que c'est une ville à vivre ! L'Homme, pour dissimuler une moue révélatrice, croque dans sa gaufre au chocolat, fourrée au chocolat.

Au moins, ma sœur connaît les bons plans. Et justement, pour la fin de journée, elle nous a promis une balade de murs dessinés par Uderzo, Moebius, Franquin, Leloup et les autres. Nous passons donc la porte de son immeuble et nous dirigeons vers l'arrêt de bus, à quelques rues de là. Il fait beau et doux… Autant vous dire qu’ici, il ne fait ce temps-là qu'une seule fois par hiver – et l’hiver, c’est de septembre à juin. Or nous sommes ce jour-là : il fait tellement bon qu’on croise des gens sans anorak.

Nous marchons le nez au vent. Voilà que les contours du parc voisin se dessinent cent mètres devant nous, de l'autre côté du rond-point.

Traversons, traversons.

C'est là que deux personnes nous dépassent, les bras chargés de poussins. De poussins ? En plein milieu de la capitale ? La sale gamine ne peut s'empêcher de les interpeller :

- Dis, qu'ils sont beaux !

La jeune femme s'arrête, se retourne et nous lance un regard désespéré :

- Il en reste… vous ne voulez pas nous aider ?

Et sans attendre de voir si nous lui emboîtons bien le pas, elle repart en arrière pour s'approcher d'un petit muret délimitant l'espace dévolu aux poubelles, tout contre la façade d'un immeuble. Nous nous penchons par dessus son épaule… Une dizaine de petits bébés à plumes pépient en tout sens et à leur pépiement répond celui des autres bébés à plumes déjà blottis dans les bras de l'inconnue.

- Prenez-les, s'il-vous-plaît, j'ai vraiment peur qu'ils ne survivent pas si on ne les emmènent pas maintenant.

Déjà, ma sœur attrape délicatement une brassée de canetons. Je l'imite à mon tour en m'assurant qu'aucun mignon emplumé ne reste sur la paille (mais ce n'est pas de la paille). Malheureusement, quelques uns sont inertes.

Gentleman, l'Homme est en pleine opération de récupération d'une partie des "locataires" de l'inconnue, pour mettre fin à la suroccupation brassière. En même temps, il l'interroge :

- Vous savez d'où ils sortent ?

- Non, aucune idée ! Enfin, le parc est pas loin, j'imagine qu'une cane est venue pondre ici mais qu'elle n'est pas restée pour l'éclosion… Nous voulons les emmener jusqu'au plan d’eau qu’il y a dans le parc. Vous venez ?

Diable oui ! Pour sauver des canetons tombés du ciel, nous serions prêts à suivre cette inconnue jusqu'en enfer !

Et nous voilà qui traversons le rond-point, à la fois excités et attentifs à notre trésor doré, emplis du sentiment d'accomplir peut-être le plus beau geste de notre vie.

Eh oui, les gens ! Je sais que vous ne nous regarderez plus jamais de la même façon, ma sœur, l'Homme et moi : nous sommes des sauveurs de canetons !

Le compagnon de la jeune femme nous attend de l'autre côté du rond-point. Il dit :

- On est vraiment à la bourre, une fois (j’écris une fois pour que vous le lisiez en y mettant l'accent). L'entrée du parc est là-bas (il indique la gauche d'un geste du menton) mais nous, on part à droite.

Dilemme.

Nos co-anges gardiens sont en train de nous lâcher et nous n'avons pas assez de bras pour emporter tous nos chers petits canetons… canetons qui ne cessent de piauler "pitié, pitié, ne nous abandonnez pas !". Or comment abandonner des petites boules jaunes avec autant de vocabulaire ?

L'Homme, en plus d'être beau, fort, viril, gentil et rusé, est également un être perspicace. Il avise un morceau de grillage à deux pas de là qui donne sur le parc. Il n'y a qu'à faire passer les canetons à travers le grillage puis compter sur leur instinct naturel pour qu’ils trouvent le chemin de l'eau !

Les deux jeunes sont pressés de se débarrasser de leurs plumes jaunes maintenant qu’ils ont perdu leurs plumes blanches (leurs plumes d’anges gardiens - suivez, un peu !). Ils font donc glisser sans hésiter leurs petits protégés à travers le grillage. Ils nous saluent et ils s'en vont.

L'Homme s'accroupit à son tour pendant que la sale gamine et moi échangeons un regard. Derrière le grillage, avant le parc, on aperçoit un autre grillage, comme si cet endroit n'était qu'un no man’s land de 5 m². Mais il est trop tard pour faire machine arrière : nous ne pouvons plus récupérer les canetons déjà passés et nous n'oserions pas séparer une famille de pauvres orphelins !

Voilà bientôt notre petit tas d'or grouillant de vie à quelques centimètres de nous, de l'autre côté du grillage. Grouillant de vie ? Hélas… au milieu de cette foule minuscule, nous distinguons cinq petits corps inertes. Un cœur de canard est un organe si fragile…

Nous ne pouvons plus rien pour eux. A défaut d'être guidés par Mère Cane, il faut que les survivants comprennent ce que Mère Nature attend d'eux.

Nous ne pouvons plus rien faire pour eux mais nous sommes incapables de partir, restant accrochés au grillage, voulant nous assurer qu'ils comprennent et prennent la route, patte à patte, vers leur destinée…

Soudain, l'instinct les saisit : un premier entend l'appel de l'eau, puis un autre, puis un troisième ! Une petite file pépiante et dandinante s'éloigne de nous en direction de l'autre grillage, celui qui donne sur le parc. De là, ils n’auront plus qu'une dizaine de mètres à traverser pour atteindre le lac !

Le cœur gonflé de justice divine, nous regardons la petite troupe s'éloigner et franchir ce tronc d'arbre qui nous cache quelques instants la vue de leurs exploits. Adieu, petits canetons ! Adieu ! Et bonne route !

Nous nous apprêtons à revenir à notre vie banale lorsque ma sœur maugrée :

- Ce n'est pas normal…

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Les poussins… ils auraient dû ressortir de derrière le tronc d'arbre.

Mais on ne les voit pas. Nous nous collons à la grille : la sale gamine a raison ! A défaut de canards, c'est la chair de poule qui nous étreint. Si les canetons ne sont pas ressortis, c'est qu'ils sont bloqués quelque part : c'est tellement simple que même un héros de blague belge aurait pu le comprendre !

Nous ne sommes pas longs à décider de faire le tour pour entrer dans le parc. Spirou et l’Incal peuvent bien attendre. Nous courons le long de la grille jusqu'au portail et nous courons encore pour traverser le parc, évitant les mamans à poussettes, les gosses à ballon et les vieilles à pigeons.

Nous longeons le plan d’eau par la gauche, une eau claire, fleurie de nénuphars et peuplée de canards et de cygnes majestueux.

Voilà la grille. Voilà le tronc. Et entre la grille et le tronc, il y a un trou d'un mètre de profondeur. Et toutes nos petites têtes blondes qui sont allées se mettre dedans ! Ils pépient, affolés, épuisés, tentant de remonter la pente, battant de leurs moignons de petites ailes ! Hélas, le fond du trou est comblé de petits corps : morts ! Si nous ne faisons rien, ils vont tous y passer et ce sera de notre faute !

Évidemment, impossible de passer la main ou le bras pour essayer de les récupérer.

Pendant que la sale gamine reste à les surveiller, l'Homme et moi partons à la recherche d'une idée, quelque chose, chacun de notre côté. Je reviens au bout de quelques minutes armée d'un bâton. Je le glisse à travers la grille :

- Allez, les poussins, montez, montez !

Mais ils ne comprennent peut-être que le flamand car aucun ne monte. Hélas, la vérité, c’est que les pattes palmées ne sont pas faites pour grimper aux branches…

Nous n'avons pas le temps de nous lamenter que, déjà, voilà l'Homme qui débarque. Essoufflé, il nous tend un paquet :

- J'ai chouré des graines à une vieille, et j'ai jeté sa canne dans le lac pour qu'elle n'essaye pas de me rattraper.

Je l'embrasse, admirative de son sens pratique, pendant que la sale gamine déverse le paquet par dessus le grillage. Nos bébés emplumés se ruent sur la manne et se mettent à picorer. Voilà qui devrait leur faire reprendre des forces et oublier quelques instants leurs projets d'évasion…

Nous les observons d'un regard tendre et inquiet. Nous comptons les morts, nous comptons les vivants. En sauverons-nous seulement un ?

- Ils sont mignons, ces p’tits-là ! (j'espère que vous avez lu avec l'accent parce que, le jeune de tout à l'heure, c'est rien à côté du gars qui vient de parler)

Nous nous retournons : un gros type, le visage rouge encadré de favoris et barré par une grosse moustache, s'est approché de nous. Un gigantesque verre à la main, il observe en souriant notre petite affaire. Cependant, son sourire se fige quand il découvre nos mines déconfites :

- Alors là, les fieux, faut m'expliquer ce qui ne va pas.

Je me charge de relater à ce nouveau protagoniste ce qui ne va pas. Il en perd toute sa bonne humeur, il en aurait presque les larmes aux yeux. M'est avis qu'il ne vient pas de commencer l'apéro. Pour lui changer les idées, je lui demande, justement, à quoi il boit.

- Ben on est là avec quelques amis pour fêter le beau temps et goûter quelques bouteilles de Tripel Karmeliet

Se rappelant qu'il tient justement son verre à la main, il avale une gorgée dans l'espoir d'un réconfort. Quelques gouttes de bière restent accrochées à sa moustache. Soudain, il se frappe le front :

- Millard ti !

Et il s'en va en courant, faisant gicler son verre en tout sens. Une minute après, le voilà de retour, un décapsuleur coincé entre ses dents et les bras chargés d’une caisse de Tripel Karmeliet.

- Vite, nous dit-il, vite !

Et pour cause ! Ses deux copains éméchés sont à sa poursuite et zigzaguent actuellement vers nous. Notre nouvel ami décapsule une bouteille et, ni une ni deux, la déverse dans le trou des canetons…

- Hé !!! hurlé-je.

L'Homme retient mon bras :

- Regarde…

Et pendant que “l’homme qui débouche les bouteilles plus vite que son ombre” fait couler de nouveaux litres de bière dans le trou, voilà que les petits canetons se mettent à flotter avec entrain !

- Allez, lapez-moi ça, mes petits ! Voilààà ! Ça, c'est mes poussins belges ! rugit le compatriote.

Deux autres bouteilles sacrifiées permettent enfin de faire déborder le niveau de bière.

Voilà nos canetons imbibés mais vivants qui accostent sur la terre ferme !

La sale gamine sème alors les quelques graines qui restaient au fond du sac pour attirer nos petits protégés. Et les voilà, hoquetant, qui passent la grille ! Les six ! Les six petits survivants !

Les trois Belges, la sale gamine, l'Homme et moi prenons chacun un petit caneton entre nos mains et, les ailes à nouveau blanchies dans notre dos, nous les portons délicatement jusqu'au lac.

Sitôt mis à l'eau, les petits s'ébrouent, pépient d'un hoquet grisé et, ravis, se mettent à palmer.

Nous six sur la rive, les yeux embués de larmes, nous les regardons s'éloigner. Notre moustachu préféré fait sauter une nouvelle capsule et la Tripel Karmeliet reprend la bonne vieille direction des gosiers.

Nous trinquons joyeusement, installés sur la pelouse. Il est temps de revenir à la vie des hommes…

Là-bas sur le lac, les six petits canetons font le tour du plan d’eau : à la queue leu-leu, ils suivent, dociles, leur petite maman… Maman ? Le temps qu'ils dégrisent, ils s'apercevront peut-être que ce bout de bois qu’ils prennent pour leur mère a quelque chose en trop pour être une vraie cane… Oh, trois fois rien… juste un "n" !

Cette histoire a eu lieu il y a 5 ans… que sont devenus les canetons depuis ?

PS : merci de voter, cela me permet de voir un peu combien vous êtes à lire mes petites histoires.

La chaise dans l'armoire

Par Ariane Rouquette

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