Je n'oublierai pas son regard
Je n'oublierai pas son regard. Il était vrai, sincère, empli d'écoute. Il m'a simplement donné à croire que j'étais quelqu'un qui comptait et c'est pour cela qu'il restera gravé dans ma tête. Toujours. Malgré tout ce qui s'est passé ensuite.
Ami lecteur, toi aussi, tu t'en souviens.
Nous sommes en septembre 2019. Je commence ma formation à Bastia.
Il fait beau, de cette chaleur qui réchauffe sans asservir. De cette lumière qui précise chaque ligne sans écraser les formes ni les couleurs. C'est la fin de l'été et l'ombre des grands arbres danse sur nos épaules. Autour d'un buffet bien garni, nous sommes près d'une centaine, encore inconnus les uns aux autres, tous entraînés dans ce tourbillon de rencontres qui fait qu'une foule devient un groupe.
Nous allons partager trois mois de nos vies ensemble.
Dans ce groupe en devenir, il y a Denia. M'aborde-t-elle ou bien l'inverse ? Voulons-nous lier connaissance ou lorgnons-nous sur le même petit canapé « figue sur chèvre frais » ?
C'est bien là, bousculées par les rires et les gourmands, un verre de rosé à la main, que nous entamons notre échange.
Je suis comme tout le monde : j'ai mon histoire et ma pudeur. Je sais parler en société : partager les informations minimales (nom, âge, provenance) et taire le reste de ma vie. S'il le faut, je sais questionner – et éviter qu'on me questionne.
Mais le regard de Denia se pose sur mon visage et les mots, aimantés par ses yeux, glissent de mon cerveau jusqu’au bout de ma langue.
Je lui raconte tout. Sans rien omettre. Cette région où j'ai vécu cinq ans. La charge qui écrasait mes épaules. Les années qui s'écoulaient sans moi. Mon désir de revenir à la vie, à ma vie, de tout reprendre pour être à nouveau moi-même et de vieillir parmi les miens.
A chacune de mes phrases, les yeux de Denia répondent : « Je te crois, tu as souffert, tu as raison d'agir comme tu le fais ».
Je lui en suis infiniment reconnaissante, je serai là pour elle. N'est-on pas lié à la personne à laquelle on confie son histoire ?
Le temps reprend, les heures s'enchaînent, le soleil s'enfuit et revient avant de disparaître et de reparaître à nouveau, éternel indécis. Je ne quitte pas Denia et Denia ne me quitte pas. Nous partageons nos bancs, nos stylos, nos notes : camarades de classe de cette formation qui nous replonge, adultes, sur les bancs de l'école, ramenant à la vie le souvenir de nos amitiés adolescentes.
Bien sûr, nous ne sommes pas seules, et notre duo est toujours entouré d'autres personnes sympathiques. Cependant ces personnes tourbillonnent : nous restons le noyau.
Malheureusement si nos journées se ressemblent, nous ne vivons pas la même réalité.
Je m'amuse, je revis, j'ai été si longtemps plongée dans le noir et me voici à nouveau personne parmi les personnes ! Je sais que tout ira bien pour moi.
Mais Denia souffre. Denia n'a pas eu de chance, tout peut basculer pour elle.
Notre formation se soldera par un classement, ce classement dépend d'une seule note et cette note repose sur un exposé fait en groupe. Un tirage au sort a constitué les groupes. Si mon équipe est normale, faite de quatre élèves divers, avec leurs qualités et leurs défauts, le groupe de Denia comprend… un connard.
Il s'appelle Barel et il peut tout renverser. Il n'a pas compris que, dans cet exercice, ce n'est pas la vérité qui compte mais la capacité à coopérer. Lui, il impose : il a raison alors il écrase.
Denia change. Je la sens de jour en jour qui pâlit et se renferme. Elle, si forte, si sensible, la voilà qui ploie.
Son état m'est insupportable, je dois la protéger. Elle a dix ans de plus que moi et pourtant je me sens pour elle comme une grande sœur.
Denia est folle de rage. Son groupe s'est vu, aujourd’hui après les cours. Barel a encore renversé la table, il ne veut rien entendre et les autres se taisent.
Denia veut nager. Je promets de nager avec elle.
Nous voilà au bord de la mer qui longe la ville. L'été est loin, maintenant. Le ciel est gris, les vagues claquent. Nous retirons nos vêtements. En maillot, claudiquant sur les rochers, nous nous jetons à l'eau. L'atmosphère est froide, le courant nous ballote mais j'irai quand même : Denia a besoin de moi, elle veut nager, elle doit nager et, seule, que lui arriverait-il ?
Nous crawlons le long des rives, longtemps, luttant contre les vagues qui nous rabattent vers la plage. Luttant contre le froid et la fatigue qui brûlent notre énergie.
Lorsque nous nous séchons sur la plage, Denia sourit :
-Merci, merci d'être venue.
Je souris à mon tour, je me sens utile et forte. Je lui parle, doucement. Elle doit prendre du recul, à quoi bon ? Et elle en prend effectivement. C'est glacées mais apaisées que nous rentrons à nos domiciles.
Mais le lendemain, Barel recommence et Denia aussi.
Bon an, mal an, les mois passent et l’oral arrive. Comme je l'imaginais, le mien coule : nous ne sommes sans doute pas les meilleurs mais nous ne pouvions pas faire mieux.
Denia, quant à elle, passe demain.
Lors d’une énième révision, au jeu des questions-réponses, Barel a encore accaparé la parole, incapable de comprendre l'enjeu d'un équilibre de groupe.
Ce soir, Denia pleure. Elle ne veut pas tout rater, pas à cause d'un salaud qui n'a pas compris que chacun jouait son destin.
Si l'exposé rate, où échouera Denia ? Loin... loin de moi.
Il n'a pas le droit de tout gâcher.
Ce matin, j'emmène un couteau de boucher.
Il y a un ascenseur dans l'immeuble de Barel. Un ascenseur dans lequel on ne capte pas. Je le sais : Barel n'est pas le seul de notre promotion à habiter dans ce vieil immeuble et quelques camarades m'ont déjà invitée à y passer des soirées.
Quand Barel monte dans l'ascenseur, ce matin, je suis quelques étages en-dessous, la lame sur le tableau électrique.
L'électricien mettra plusieurs heures à le réparer.
Le jury ne peut attendre Barel : le groupe passe sans lui. Denia exulte quand je la rejoins : son groupe a brillé, ils sont sauvés - sauvés !
Trois jours plus tard, nous choisissons nos postes. Il y en a deux à Toulon, ville que je vise, c'est à mon tour d'être ravie : nous allons pouvoir nous poser au même endroit, continuer de nous voir, prolonger ce quotidien commun. Après tout, Denia est libre : elle n'a pas de famille, je suis son amie…
Mais Denia ne veut pas aller à Toulon. Elle préfère Aix, le poste est plus intéressant et après tout, hier, ils ont brillé, aussi peut-elle tout à fait se le permettre. Elle doit d'abord penser à elle.
J'habite à Toulon, Denia vit à Aix.
« Loin des yeux, loin du cœur ». Je continue de lui écrire mais elle ne me répond que lorsqu’elle y pense. Elle qui cherchait constamment mon réconfort, sans jamais oublier de s'enquérir de moi, que suis-je désormais à ses yeux ? Je me sens bernée, humiliée, naïve.
Après de nombreux appels du pied, Denia m'invite enfin à visiter Aix ce week-end. Plus près de ses yeux, plus près de son cœur… je ne dois pas la laisser m’oublier une nouvelle fois.
Elle m'a dit qu’elle vivait dans une petite maison.
Il n'y aura pas d'ascenseur. Mais j’emmène bien un couteau avec moi.
PS : attendez… vous avez cru qu'il s'agissait de moi, Ariane ? Allons, allons, ce mail de compagnie est pourtant littéraire. Mais puisque les relations trop intenses ont l'air de vous faire peur, je ne vous écrirai que toutes les deux semaines. Rendez-vous le 28… dans un tout autre genre !