Pourquoi il est important de bien se brosser les dents
Je suis la reine de la terrasse !
Eh oui, j’ai une belle terrasse : j’en suis très fière.
Je vous vois venir… D’accord, on s’y caille (parce qu’à Bourges, c’est toujours l’hiver) ; d’accord, elle ne donne que sur une rangée d’arbres morts (parce qu’à Bourges, c’est ÉTERNELLEMENT l’hiver) mais cette terrasse n’en demeure pas moins mon royaume.
Oui, M’sieurs dames : je suis la reine de la terrasse.
En souveraine consciencieuse, je parcours mes terres chaque jour que Dieu fait, après mon petit-déjeuner, à l’heure du brossage de dents. Je dois vous dire que ma salle de bain est judicieusement située à côté de la porte-fenêtre. Aussi n’ai-je que trois pas à faire après application du dentifrice pour démarrer mon inspection, activant le brossage d’une main déterminée.
Reconnaissons que ma terrasse, bien que grande, n’est pas immense. Lorsque j’ai rendu hommage à la cathédrale qui grisonne sur ma droite derrière le bois mort, méprisé Riquiqui - le ruisseau - qui serpente face à moi, salué sur ma gauche la cour qui s’étale deux étages plus bas, je n’ai plus qu’à rentrer terminer mes ablutions.
Du moins, c’est là l’idée générale.
Aujourd’hui, c’est dimanche. Je suis à peu près réveillée. Je viens de profiter de la seule nuit durant laquelle je dors correctement. Foulant les dalles de mes chaussons à pois, brosse à dents à la main, j’offre mon regard à droite, puis devant, tout en saluant mon bon peuple qui s’ignore.
Enfin, je tourne la tête à gauche.
Et là, il y a une tête de biche.
Une tête de biche ! Échouée, là, sur le carreau ! La brosse m’en tombe et les dents avec !
Je n’ose ni m’approcher, ni reculer. Comprenez bien : il y a une tête de biche sur ma terrasse !
Je reste là, bras ballants, incapable de faire autre chose que de la fixer.
Elle est jolie, cette tête, vous savez : le poil lisse, les yeux noirs ouverts avec un regard tendre, un peu triste, sans comprendre plus que moi comment elle a atterri là. Son museau semble encore humide de la rosée du matin. Ses oreilles allongées paraissent écouter le vent. En somme, on dirait le bout d’une peluche qui ferait la joie de ma petite nièce. Sauf qu’au bout de cette jolie tête… il n’y a que l’ébauche d’un cou -et de cou, justement, il n’y en a pas. Il n’y a qu’une face plate et tranchée, rougeoyante.
Je vous l’ai dit : il y a une tête de biche sur ma terrasse.
J’arrive enfin à détacher mon regard du fascinant “morceau”. Mon cerveau se met aussitôt à réfléchir à tout allure. Mais comment une tête de biche a-t-elle pu atterrir sur ma terrasse ?! Je lève les yeux au ciel pour vérifier qu’aucun cervidé décapité ne flotte à quelques mètres au-dessus de ma tête : rien !
Les questions affluent. Qui est assez malade pour balancer, au petit matin, des têtes de biche sur les terrasses ? A moins que quelqu’un ne m’en veuille à moi ? Et pour quoi, d’abord ? Pour des raisons personnelles ou professionnelles ?
Je secoue la tête. Sale égoïste que je suis : je suis en train de penser à ma gueule au lieu de me demander qui pouvait en vouloir à la bête… une tête (de biche) suffit pourtant bien assez dans cette histoire de dingue.
Je lève au ciel un poing rageur :
-Salaud ! je hurle. La prochaine fois, balance-la-moi vivante ! Et entière ! Je l’aurais adoptée ! Elle serait devenue l’amie de mon chat, son amour, son amante ! Au printemps, ils auraient fait des petits ! On aurait pu créer la première génération de bichats au monde ! Créationniste !!!
Malheureusement, seul le frissonnement des arbres morts me répond.
Les arbres ont raison : il n’est plus temps de refaire l’histoire. Qu’importe au fond comment elle est arrivée là : le fait est que j’ai une tête de biche sur ma terrasse.
Parfois, dans la vie, il faut savoir prendre des décisions. La mienne est de tourner les talons et de m’enfuir à l’intérieur.
Ne vous fiez pas aux apparences, je ne suis pas si lâche… Je n’ai pas non plus la naïveté de croire que je peux sortir de chez moi, faire un tour aux marais et, qu’à mon retour, il n’y aura plus rien sur ma terrasse. Soyons terre à terre : ce n’est pas parce que la vie vient de nous démontrer que les têtes de biches peuvent apparaitre sur les terrasses que pour autant cela signifie qu’elles peuvent en disparaitre. Eh, le monde n’est pas magique, bande de nigauds !
Bref, me voilà dans ma cuisine, je récupère un grand sac poubelle et je ressors par la porte-fenêtre.
Vous voyez ? Je vous l’avais bien dit : la jolie tête est toujours là. Elle me fait peine… Elle est si belle, si irréaliste. Elle serait tellement parfaite si seulement elle était jointe à un corps.
Je m’agenouille à ses côtés et je caresse timidement le bout d’une oreille. Elle semble presque réagir à mon contact.
Et soudain, je me redresse, cœur battant. Oui : je prends conscience que tout reste à jouer.
Réfléchissons.
Certes, Bambi est désormais orphelin mais la mort de la biche doit-elle être totalement dénuée de sens ? L’apparition de cette tête de biche est-elle le résultat d’un hasard absurde ou le fruit d’une volonté, malveillante ou… bienveillante ?
S’il s’agit d’un hasard absurde, la meilleure solution, me semble-t-il, est de ramener un peu de normalité : ficher cette tête dans le sac en plastique, faire trois nœuds bien serrés et la descendre à la benne. Les éboueurs passeront demain et tout sera oublié.
Mais s’il s’agissait d’un message, d’une malveillance adressée par une personne vicieuse… et j’ai bien une petite idée de qui, suivez mon regard (comment ça, vous ne pouvez pas suivre mon regard, un mail n’a pas de regard ? eh bien dommage)… Dans ce cas-là, je pourrais lui renvoyer la tête de biche, à ce salaud ! Par la Poste ! Avec tatoué dans les oreilles « même pas peur » ! Tant qu’à y être, j’ajouterai dans le colis une autre petite tête, de souris ou de poule : faisons-nous plaisir tant qu’on reste sous les seuils de poids autorisés !
Ou bien, ou bien… Si j’étais face à un cadeau tombé du ciel ? Après tout, des anges tombent parfois du ciel, alors pourquoi pas des têtes de biche ? Dans ce cas-là, j’en reviens à mon idée première : on pourrait en faire une jolie peluche pour ma petite nièce ! C’est à la mode, non, les têtes d’animaux “trophées” en peluche, accrochées au mur dans les chambres d’enfants ? On ne verra pas la différence, ma nièce sera ravie et moi, je passerai pour une tatie attentionnée. Quelle chouette idée !
Chers lecteurs, il va falloir m’aider. La décision est trop lourde à prendre seule. Vous qui ne vous exprimez jamais, je vous en donne l’occasion.
Un petit vote permettra de me déterminer sur le sens à donner à cette étrange histoire :
Et dépêchez-vous de faire votre choix ! Car en attendant, la tête de biche prend toute la place dans mon frigo… de fait, je ne peux plus rien mettre dedans : je ne mange plus que des boites de conserve. Or j’ai besoin de légumes frais. Sinon, je risque le scorbut. Et avec le scorbut, je perdrais définitivement mes dents. Ce qui veut dire que je n’aurais plus rien à brosser.
Or moi, j’ai quand même envie de continuer à être la reine de la terrasse.
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