La chaise dans l'armoire (10)

6 mois avant/après le Nouvel An

La chaise dans l'armoire
6 min ⋅ 06/06/2023

Tout ce que je vais te raconter est implacablement logique.

Tout d'abord, tu dois savoir que nous avons une tradition familiale : nous réalisons notre propre carte de vœux. Après moult débats passionnés, nous établissons un thème ; de ce thème jaillissent des personnages, des déguisements, des poses. Une fois les photos prises, la famille découpée et rassemblée sur format papier, il ne nous reste plus qu’à ajouter quelques mots pour souhaiter le meilleur à nos proches.

C’est ainsi que ma famille crée un nouveau millésime chaque année.

C’est une vraie passion, chez nous, et nous nous déguisons davantage à cette occasion que lors du Carnaval. Ces jours-là, les objets de la maison se transforment en accessoires de théâtre pour faire de nous des danseurs des années vingt, des extraterrestres, des super-héros... Cet aspirateur, c'est une trompe d'éléphant ! Ce saladier en plastique, un casque de cosmonaute !

Et je dois te dire que, s'il y a vingt ans, nos mises en scène étaient assez simplistes, nous sommes devenus au fil des ans de plus en plus ambitieux.

Crois-moi : nous nous régalons chaque année de ce rituel qui nous lie.

 

Bref.

C'était il y a deux ans.

A cette époque-là, j'habite loin de Montpellier. Trop loin. Et ma charge de travail est dure. Trop dure. Je rentre peu, irrégulièrement et pour deux à trois jours seulement.

Cependant, je tiens à être à Montpellier pour les vacances de Noël. Tu sais, ces vacances-là ont toujours eu à mes yeux un côté un peu sacré et c’est pourquoi je descends toujours à cette occasion au moins une semaine complète.

C’est pour ça que je suis arrivée une journée en avance par rapport à mes frère et sœurs.

Je débarque donc à midi, après cinq heures de route. Soulagée, épuisée, je mets les pieds sous la table et dévore le déjeuner préparé par ma mère. Dès sa mini-sieste achevée, mon père me dit :

- Je vais à Demeter chercher des cartons. Ça peut toujours servir pour la carte. Tu viens ?

Demeter, c'est le nom de l'entreprise de ramassage des déchets à Montpellier. Moi, je réponds :

- Ok.

 On prend la voiture, on se gare au parking du zoo parce que les bennes de tri municipal sont juste en dessous. On descend de la Clio et je glisse mes mains dans mes poches : c'est l'hiver et il fait froid.

On passe la grille : pas un clampin pour venir jeter ses déchets à cette heure. Il n'y a dans le périmètre que le gardien qui se pèle dans sa cahute, nous deux et... les trois bennes à ordures. Je ne sais pas comment te dire : en les longeant, avec leurs quatre mètres de hauteur, elles me font l'effet de géants assoupis, en pleine digestion de leur orgie matinale.

Les bennes sont posées à même le sol, c'est l'usager qui doit grimper un petit escalier métallique assez raide pour atteindre l'étroite plateforme de “lancement”. En escaladant les marches, appuyée à la rampe, je me demande s’il est bien pratique de monter là-dessus, les bras chargés de cartons.

Pour le coup, mon père et moi sommes les seuls au monde à ne pas être occupés par ce problème : notre objectif à nous est d’arriver les mains vides et de repartir les mains pleines, et non l’inverse.

Bref, nous voilà en haut de l'escalier, sur l'étroite passerelle : impossible de s’y tenir côte à côte, tu ne peux avancer qu'en file indienne, là-dessus.

On se penche : malheureusement, la benne est loin d'être pleine. Un bon mètre et demi nous sépare des cartons. Tu connais Tantale ? Imagine-nous pareils : bras tendus, yeux écarquillés, tout entiers soumis à la tentation de cette manne.

Imagine ! Une mer, une jungle de cartons ! Des cartons de déménagements, grands, solides ! Des cartons de céréales, joyeux, presque criards ! Mais aussi la triste masse des cartons beiges, ceux qui ont vécu et disparaitront dans l’indifférence générale. Enfin, les cartons d'électroménager, polissés, brillants : presque dignes encore.

Je me redresse et je hausse les épaules :

- Viens, Papa, on rentre.

Mais mon père insiste, penché, bras tendu, à en faire craquer ses doigts pour gagner quelques millimètres…

- Hé là, Monsieur !

On se retourne : c'est le gardien. Il est sorti de sa cahute.

- Monsieur c'est interdit, vous n'avez pas le droit d'attraper les cartons !

Sans un mot, mon père se redresse et il reste là, immobile, songeur.

Je répète, doucement :

- Viens, Papa, on rentre.

Et je tire doucement la manche de sa veste, mes pieds déjà tournés vers la sortie.

Tu comprends, je suis fatiguée, encore pleine de soucis de travail, je n'ai pas envie de me battre pour de telles bricoles.

Et puis un couple passe la grille, trois gros sacs poubelles à la main.

Je resserre ma prise : pas question qu'on nous regarde à notre affaire. J’ai ma dignité.

A cet instant, le gardien, déjà fatigué d’affronter le froid, disparaît à nouveau dans sa cahute.

Alors mon père s’écrie :

- Attrape-moi les pieds !

Et il se jette, tête la première, dans la benne.

Je n'ai que le temps de saisir ses mollets et de les plaquer contre mes épaules.

Là, crois-moi, j’oublie de suite mes soucis de travail. Je me dis juste que je suis bien de retour en famille…

Mon père n'est pas lourd mais je ploie sous le choc. Cependant, je tiens. Ses chevilles contre mes joues, mes mains vissées à ses chaussettes, je le regarde en plongée, son torse et ses bras gigotant… et ses mains atteignant enfin les cartons convoités.

Pendant que mon père s’affaire, mon cerveau tourne à trois cents à l’heure. Mes yeux zigzaguent, schizophrènes, entre la benne et la cahute du gardien. Les secondes passent, abominablement longues. Enfin, mon père, les bras chargés de trésors, me lance :

- Tire-moi !

Aussitôt, avec la force surhumaine qu'on ne se découvre qu'en ce genre d'instant, je tire les mollets, je m'accroupis : les jambes passent, puis le torse, et voilà mon père à nouveau debout sur la passerelle.

Derrière une pile digne des déménageurs bretons, j’aperçois son visage rayonnant.

Nous sommes partis sans demander notre reste, sous le regard ahuri du couple qui n’avait pas loupé une miette de notre manœuvre.

 

Cette année-là, nous avons réalisé notre carte de vœux sur les fruits et légumes. Je dois reconnaître que c'est un de nos meilleurs crus et qu’on n'aurait pas pu y arriver sans la montagne de cartons que Papa avait récupérée.

Mais, par pitié, ne le lui dis pas. Ca risquerait de l’encourager.

 

Enfin tu te doutes bien qu’il n’a pas besoin de ça pour recommencer.

L’année suivante, j’ai à peine posé ma valise dans ma chambre que mon père m'appelle :

- Tu m'accompagnes à Demeter ?

Je peste, je râle, j’en appelle à ma pauvre dignité… mais je finis par le suivre.

Malheureusement, même décor, même gardien, même scenario… Pire : le niveau de cartons est bien un peu plus bas.

Évidemment, ça n'est pas pour décourager mon père, persuadé de réitérer sans problème l'exploit de l'année précédente.

Qu’est-ce que tu veux ? Mon père, c’est un têtu qui aime provoquer la chance. Et son ange gardien, c’est Arnold Schwarzenegger : cet ange-là, il est tellement fort que Papa croit que la bonne étoile, c’est une normalité.

Et voilà mon père qui sifflote, l’air de rien, comme lui seul sait le faire, avec son regard bleu et sa tête d’innocent. Enfin, le gardien disparaît dans sa cabane.

- Attrape-moi ! lâche mon père.

Et il plonge.

Sauf que là, Schwarzy, il fait la sieste.

Est-ce que Papa a mal noué ses lacets ? Est-ce moi qui suis trop fatiguée ? Toujours est-il que je sens sa chaussure droite qui file, file... et soudain lâche pour tomber dans la benne, et ma main glisse, n'arrive plus à retenir le pied, ni la chaussette, et la jambe vole dans le vent, moi déséquilibrée, mon père soudain marionnette folle...

En une seconde, Papa est tombé dans les cartons.

Mon cœur hurle dans ma poitrine.

Papa, couché sur le flanc, essaye de se redresser, glisse, recommence, glisse encore, déstabilisé par cette banquise fragile qui s'effondre sous son poids. Une seconde hagard, le voilà qui reprend déjà ses esprits, plus vite que moi, paniquée, prête à crier.

Ne pas attirer l'attention du gardien ! Papa me tuerait. Je sais qu’il me tuerait…

Mais la benne à cartons est comme un sable mouvant. Et mon père, doucement, s'enfonce.

Les pieds, les jambes, puis le torse.

Ses mouvements, de plus en plus désespérés, ne font que l'accabler davantage.

Mon Dieu…

La dernière image que j’ai de mon père, c’est son visage terrorisé englouti par la benne entre une boite de Kellogg's et un emballage de biscottes.

Mon Dieu…

C’était il y a un an.

 

Je plaisante.

J’ai repris mes esprits, j'ai ouvert mon sac et j'ai sorti la corde que j'avais achetée pour mes sorties d’escalade, et que j'avais amenée comme ça : pour le cas où.

Je jette la corde à mon père, noue solidement l’autre bout au barreau de la nacelle pendant que le bras de mon paternel émerge de la benne pour saisir l'attache.

Voilà mon père qui tire, son torse qui reparaît, ses cheveux luisants comme ceux d’une créature marine. A la force des bras, il se hisse et, tel un circassien, enroule son pied chaussé dans la corde, posant son pied nu par dessus, se hissant et se hissant encore.

Enfin, le voilà. Il est sur la passerelle, ahuri, reprenant son souffle, et moi à ses côtés, reprenant le mien comme si je venais de me livrer aux mêmes efforts.

Après quelques minutes de repos, cette fois bien assurés à l’aide de la corde, nous avons repris nos acrobaties pour effectuer notre récolte de cartons.

Schwarzenegger souhaitant sans doute se faire pardonner, mon père en a profité pour retrouver sa chaussure. De la chaussette, par contre, nulle trace.

 

Pourquoi n'ai-je pas sorti la corde avant ?

Non mais ! Je n’allais quand même pas laisser croire à mon père que je cautionnais ses loufoqueries !

 Si nous allons recommencer cette année ?

Eh bien… vu qu’il a maintenant compris que je cautionnais…

Mais ne t'en fais pas : cette année, j'ai pris de vraies précautions : je lui ai offert un gilet de sauvetage pour son anniversaire.

Et puis tu verras, cette année, la carte en vaudra la peine : avec tous nos futurs cartons, nous serons prêts à ériger les gratte-ciel de New-York.

La chaise dans l'armoire

Par Ariane Rouquette

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