Conte de Noël
Tu sais, à mon âge, lorsque quelqu’un te téléphone alors que tu l’as perdu de vue depuis longtemps, tu n’as pas besoin de répondre pour savoir ce qu’il va te dire.
Et ça, ça peut arriver n’importe quand, même aujourd’hui, 24 décembre, alors qu’en bonne maîtresse de maison je suis en train de finaliser ma crème aux noix pour la bûche.
Ceux qui font sonner le téléphone en ce début d’après-midi, ce sont nos anciens voisins qui ont déménagé il y a cinq ans pour s’installer à Nice. C’est un couple qu’on aimait bien, Laurence et moi, mais bon, tu sais ce que c’est : les jours passent sans s’appeler, la vie…
- Bonjour C. … Excuse-moi de te déranger mais… Voilà : Gilles devait venir pour le réveillon, il devait arriver par le train de 12h14 mais il n’est pas descendu. Il ne répond pas au téléphone… Est-ce que…
- Bien sûr, Michèle. On va aller voir. On part tout de suite.
Je note l’adresse et j’appelle Laurence qui est en train de dresser la table dans le salon – oui, la table pour ce soir, à 14h… comme ça, tout sera prêt et elle aura le temps de regarder le patinage sur la 3 avant l’arrivée des invités.
Laurence n’hésite pas une seconde à m’accompagner. Elle aime beaucoup Gilles. Même, c’est pour discuter avec lui qu’elle acceptait de se rendre aux dîners de nos voisins. Tu sais comme elle est : si elle n’apprécie pas quelqu’un, personne ne pourra la décider à retourner “perdre son temps” à ses côtés. Déjà, la seule raison pour laquelle elle avait accepté de venir la première fois que Michèle et Pierre nous avaient invitées, c’était parce qu’elle voulait leur parler de leur haie qui débordait chez nous ! Mais quand nous sommes arrivées ce soir-là, il y avait Gilles à table. Laurence et lui ont passé la soirée à s’engueuler à propos des capacités du RCT à gagner le top 14. À partir de là, elle n’a pas loupé un seul dîner chez les voisins.
Alors pourquoi est-ce qu’on n’a plus vu Gilles quand Michèle et Pierre ont déménagé ? Pareil… la vie… Nous avions l’habitude de le voir chez eux et quand ils sont partis…
Bref.
Nous montons en voiture. Bien sûr, c’est Laurence qui conduit. Il faut te dire que, depuis quelques années, les pédales ont désagréablement tendance à s’éloigner de mon siège et donc de mes pieds. C’est ça ou bien je perds des centimètres alors que je ne suis déjà pas grande à la base… Donc je préfère la première version. Laurence, pour sa part, est plus grande, plus jeune, plus à l’aise. Quoi ? Oui, plus “sportive”, comme tu dis : prof de sport, même à la retraite, ça ne s’oublie pas !
Le trajet se passe en silence. Je ne sais pas à quoi elle pense, mais pour ma part, je ne peux m’empêcher de ressasser des souvenirs pénibles. J’étais jeune fille mais il y a des choses qui ne s’oublient pas : j’avais tout juste 15 ans lorsque j’ai retrouvé ma tante décédée chez elle. Et je me serais bien passée de revivre une telle scène aujourd’hui.
Nous arrivons à Saint-Jean du Var, le quartier de Gilles. Malheureusement, nous ne trouvons pas de place à proximité de son immeuble et nous sommes obligées de marcher une dizaine de minutes, ce que mes genoux n’apprécient guère, et…
Attends. Attends, je me coupe : c’est la seconde fois que je me plains de ma vieillerie depuis tout à l’heure, non ? À la prochaine, je compte sur toi, tu me tapes. Oui, oui, tu me tapes ! Quand on commence à pleurnicher sur ses petites misères, c’est qu’on n’est vraiment plus rien qu’un vieux, bon à fiche à la poubelle.
Bon, je reprends.
Nous arrivons devant l’immeuble de Gilles et nous sonnons à l’interphone : pas de réponse. Nous sonnons chez plusieurs voisins, une jeune femme finit par décrocher. Nous lui racontons notre petite histoire et nous parvenons semble-t-il à la convaincre puisqu’elle nous laisse entrer.
Nous voilà dans le hall… Comment savoir à quel étage habite Gilles ? Nous ne sommes jamais venues chez lui et Michèle et Pierre ne m’ont rien dit.
Nous nous apprêtons donc à prendre l’escalier de cet immeuble sans ascenseur en priant pour que Gilles n’habite pas trop haut (et qu’il ait bien placardé son nom sur sa porte) quand cette sordide histoire prend enfin le tour d’un conte de Noël.
Voilà que deux pompiers, tout beaux dans leur uniforme et mignons avec leur bonnet de Père Noël sur la tête, descendent justement les marches, une tripotée de calendriers 2024 sous le bras. Mais oui ! Ils en sont à vendre leurs calendriers un jour pareil ! La mairie ne les subventionne pas assez, c’est évident ! Ah, j’en aurais à dire sur la mairie et la politique ! Mais bon, ne partons pas sur ce sujet, ça me révolte… Revenons à nos moutons.
- Bonjour Messieurs, les interpelle Laurence.
- Bonjour Monsieur, lui répond l’un des pompiers.
Laurence ne le reprend pas : d’abord, avec sa tête, ses cheveux courts et sa voix de fumeuse, elle est plus souvent prise pour un homme que pour une femme ; ensuite… on n’a pas le temps.
- On est à la recherche de Gilles D. … Nous sommes des amies à lui, il ne donne plus signe de vie, il n’est pas venu à son rendez-vous…
Les deux pompiers nous regardent, Laurence avec son air bourru et moi, l’air tout aussi renfrogné. Ils n’ont pas de mal à se laisser convaincre. Ils sortent leur liste de résidents… Tu ne savais pas ? Ils savent étage par étage qui habite chaque immeuble de la ville, ça leur permet de revenir frapper à la porte de ceux qui n’ont pas encore acheté leur calendrier – eh oui, c’est malin. En deux-deux, ils ont identifié l’appartement de Gilles, deux paliers plus haut.
Nous voilà tous les quatre grimpant les marches pour nous retrouver finalement devant le seuil fatidique. Le plus petit pompier (deux fois ma taille, quand même) frappe à la porte de Gilles : malheureusement, pas de réponse. L’autre frappe à la porte du voisin, qui ouvre. Le Monsieur nous précise que, non, il n’a pas la clé de Gilles, mais qu’il a croisé le vieil homme la veille, rentrant chez lui avec deux sacs de courses bien remplis et portant, lui aussi, un bonnet de Père Noël sur la tête.
L’espoir nous reprend.
Laurence se met à tambouriner sur la porte, toujours sans résultat. Les pompiers décident de passer aux grands moyens et prennent la place de Laurence devant la porte, tout en lui confiant leur pile d’invendus.
Premier coup de pied : bam !
Deuxième coup de pied : bam !
- Regarde, me dit Laurence, le nez plongé dans le calendrier 2024. Cette année, ils fêtent les 50 ans de la caserne. J’aimais mieux leurs photomontages de super-héros en 2023.
- Vous savez que c’était lui, Thor ? la coupe le petit pompier en nous montrant son collègue qui nous fait une courbette tout en en profitant pour reprendre son souffle.
Laurence, ravie, donne à son héros une telle claque sur l’épaule qu’un ballon de handball l’aurait mieux vécu. Le dieu de pacotille en reste à moitié plié et son collègue est obligé de prendre le relais face à la porte.
Bam ! Elle résiste encore… Bam ! Elle résiste toujours.
- C’est pas bientôt fini, oui !
La tête d’un jeune gars apparait en haut des marches, qui passe aussitôt de la colère à la confusion en voyant notre spectacle de pompiers à bonnets rouges/vieilles dames à boulets rouges défonçant une entrée.
Le type, troublé, finit de descendre et se sent obligé de se justifier.
- C’est que j’ai mon fils qui fait la sieste… s’il ne dort pas maintenant, il risque de hurler toute la soirée…
- Désolée, maugréé-je, on préférerait autant faire autre chose. La porte finira par lâcher…
- Oui mais en attendant… tente vaguement le pauvre papa…
- Eh bien couvrez le bruit ! s’énerve l’ex Thor dont l’épaule ne se remet pas de sa rencontre avec Loki-Laurence.
- Je… balbutie le pauvre gars.
Alors je ne sais pas ce qui me prend, je me mets à fredonner le premier air qui me passe par la tête – évidemment celui qu’on a interprété la semaine dernière à notre représentation de chorale :
- Douce nuit, sainte nuit…
- Dans le ciel, l'astre luit… reprend le voisin, soulagé de ma proposition – et de connaître les paroles.
Nous fredonnons tout juste quand Laurence, prise au jeu, se met à chanter avec nous, émaillant notre chœur de sa voix de ténor.
- Le mystère annoncé s'accomplit…
Nous prenons de l’assurance, nous montons le volume ! Bientôt, c’est une mélodie à la fois puissante et douce qui vient couvrir les coups assénés à la porte !
- C’est l’amour infini-i !
Voilà que trois petits enfants, attirés par le chambardement, apparaissent, venus d’en bas. Ils s’arrêtent et nous regardent, captivés.
- C’est-est l’amour infini…
Enfin, la porte cède ! Nous nous jetons tous à l’intérieur – Laurence la première, envoyant valdinguer les pompiers sur le côté en maugréant qu’ils n’ont aucun respect pour les personnes âgées.
Mais à peine dans le couloir, nous stoppons notre élan, saisis.
Un parfum… un parfum de chocolat, de miel et de cannelle envahit nos narines. C’est une effluve chaude, gourmande, comme un souvenir d’enfance qui vient nous mettre l’eau à la bouche. Une seconde, une longue seconde, nous nous laissons submerger…
Ce sont les petits enfants qui nous ramènent à la réalité. Tout curieux qu’ils sont, les voilà qui filent entre nos jambes pour regarder ce qui se passe. Aussitôt, nous (enfin, les pompiers plus que moi) nous jetons à leur poursuite avant qu’ils ne tombent sur ce pauvre Gilles. Et nous voilà tous dans le salon !
Le salon… Imagine ! La table ronde, la table basse, les chaises et même le canapé : tout est couvert de biscuits et de friandises ! Là, une coupe débordante de fruits confits ! Là, une montagne de cookies ! Et là encore, cette pyramide de truffes !
Les enfants se sont déjà jetés sur l’assiette de roses des sables : tant mieux, ils n’en bougeront pas. Nous devons retrouver le propriétaire des lieux.
Je suis la première à entrer dans la cuisine. Et là… crois-moi si tu veux, mais après tout, aujourd’hui, c’est Noël ! Par terre, au bout du corps inerte de Gilles, au niveau de sa main étendue sur le carrelage, un plat contenant une belle maison en pain d’épices… toujours debout ! Oui, debout ! Oh, je l’imagine, ce cher Gilles, tout à son art de cuisiner, venant de passer des heures aux fourneaux, venant d’achever son œuvre maîtresse et la transportant avec mille précautions quand soudain, pris d’un mal dans le bras puis dans le cœur, il se courbe, il ploie jusqu’à s’allonger pour rendre son dernier souffle, gardant jusqu’au bout la force de ne pas renverser la jolie maison couverte de sucre glace, de bonbons et de pâte d’amande.
Un conte de Noël que cette maison debout !
Comment ? Bien sûr que Gilles est mort, tu t’attendais à quoi ? À un miracle ? Qui t’a dit que ça existait, les miracles ? Un prêtre ? Ne fais jamais confiance aux prêtres.
Laisse là tes histoires à dormir debout, pense plutôt à la magie de ce moment : pense à ce que ce cher Gilles nous laisse…
Je distribue les biscuits et les douceurs à tous les présents.
Nous remercions les pompiers chaleureusement. À défaut d’avoir vendu leurs calendriers, ils pourront rapporter dans leur bonnet rouge une bonne douzaine de cookies pour leurs familles ! Les trois petits enfants ont droit à toutes les pièces en chocolat. Quant au jeune papa, il est ravi lorsque je lui remets la coupe de fruits confits.
Quoi pour Laurence et moi ? Mais c’est bien sûr la maison en pain d’épices que nous embarquons. De toute façon, je n’ai plus le temps de finir ma bûche à la noix.
Eh bien ! Durant cette soirée, nous nous sommes régalés ! Et c’est avec bonheur que nous avons dévoré portes et fenêtres, murs et cheminée.
Il nous manquera, ce cher Gilles, il nous manquera, le bougre ! Fallait-il qu’il meure pour qu’on fasse un si bon diner !
Allez, au dodo ! Et joyeux Noël !
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