La chaise dans l'armoire (3)

Du pain à l'ombre d'un olivier

La chaise dans l'armoire
5 min ⋅ 28/02/2023

Aujourd’hui, je mesure trois baguettes et un pain de campagne ! C’est la taille idéale pour se mettre à écrire.

Sous le regard d’Oliver, mon olivier, protégé par ses lunettes de soleil roses en forme de cœur, j’allume mon ordinateur et j’affronte la page blanche.

Voici un premier personnage… c’est amusant, il a la démarche de mon voisin et la moustache de mon beau-père ! En voilà un autre, une autre, ah ! c’est un peu moi.

Il y en a un qui revendique ! Comme quoi il n’a pas du tout envie de vivre ça, que ce n’est pas compatible avec sa dignité ! Un autre abonde : pourquoi ferait-il de telles vacheries ? Lui qui aurait tellement préféré être gentil, généreux, et drôle, et beau, et musclé, et…

ON SE CALME !

Heureusement, l’histoire s’emballe et chacun reprend son rôle. Les liens se tissent telle une soyeuse toile d’araignée, la tarentule approche, chacun vit, souffre, aime et se trémousse assez pour s’en retrouver tout entortillé. Soudain, un dragon - un moineau à bec de gaz - déboule et croque l’araignée. La toile explose, les personnages voltigent, l’histoire s’envole et m’en voilà tout estomaquée !

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Ce point, là, juste au-dessus de cette ligne, c’est le dernier de mon roman. Le doigt qui vient de le poser - l’index de ma main droite - se redresse lentement, sonné de s’arrêter enfin. Épuisées, mes mains reprennent leur souffle, contemplant les vagues de cet océan de mots qu’elles ont composé.

Et moi, avouons-le, je ne suis pas peu fière.

Je sais qu’il me reste du travail : relecture, relecture, relecture, réécriture, relecture, réécriture et relecture encore.

Mais après…

Après, en haut de ma tour, j’apprendrai à faire des origamis. De chaque manuscrit, je ferai une colombe et chacune de ces colombes ira porter son chant dans tout le pays. Peignant mes blonds cheveux, je n’aurai qu’à attendre : mon Éditeur viendra. Chevauchant son destrier à la ligne éditoriale parfaitement dessinée, il me prendra et me mènera à son château de cartes, modestement baptisé « La Gloire ». De là, amoureux,  nous gonflerons des montgolfières aux couleurs de l’aurore et partout ces ballons porteront mon ouvrage.

Et, partout, je serai lue. Oui ! Les gens se heurteront dans la rue, marchant les yeux rivés sur mon livre. Projetés dans mon univers, ils penseront comme moi, ils seront moi ! Partout, on préparera de la mousse au chocolat. A tous les mariages, on invitera des canards ! Les psychanalystes rêveront de sous-sols déserts envahis de douches et de toilettes en émail blanc, parfaitement propres ! Tous m’auront en tête, je serai dans la tête de tous : je serai lue, je serai lue !

Gling !

La lumière criarde d’un néon m’aveugle. Adieu, ténèbres romantiques… Je me frotte les yeux et je tourne la tête. C’est Oliver, mon olivier, qui se trémousse à mes côtés en faisant bruisser ses feuilles :

-          Parce que tu crois vraiment que les gens vont accourir pour te lire ? Tu es complètement naïve !

D’abord, je dis :

-          Bah… oui…

Ensuite, je ne dis rien.

Ensuite, je dis :

-          Mais il y a bien quelqu’un qui leur dira ? Mon bel Éditeur…

Oliver secoue ses branches, il se marre :

-          Tu vas me faire huiler ! Quand tu es publiée, tu n’es qu’à la MOITIÉ du chemin ! Et si tu t’arrêtes là, tu auras écrit pour rien ! Pour toi, pour les quatre copains qui t’auront relue, parce que c’est tes copains, et c’est tout ! Allez, dégage, si t’es pas capable de prononcer le mot « promotion », retourne dans ta tour et adopte un wombat.

Je décide surtout qu’il est grand temps de tailler cet olivier qui prend trop ses aises. Déjà qu’il a la désagréable habitude de venir me regarder pendant que je dors… J’attrape mon sécateur et je m’approche de lui, sous le regard sceptique d’Oulivette, la vieille olivière.

La cisaille à la main, je fais face à Oliver et… et je sens un frétillement à la commissure de mes lèvres… Il y a comme un goût de sang à l’intérieur de ma bouche. Je sens pointer des dents qui percent ma gencive : une à gauche, une à droite.

Oliver a raison.

Il a raison, je dois parler promotion, je dois agir moi-même !

Mon index vient me taper sur le front – il communique en morse :

-          Mais enfin Ariane, tu ne vas pas aller voir tes amis, tes connaissances, pour leur dire d’acheter tes livres ! Ils ne t’ont rien fait, tu ne vas pas leur imposer ça !

Oliver se marre :

-          A l’index, l’index !

Mes nouvelles canines poussent, poussent tellement que j’en ouvre la bouche pour éviter qu’elles percent mes gencives du bas.

Et soudain, la croissance cesse.

Alors de chacune de mes nouvelles dents s’élève comme un air de flûte, mystérieux, comme une musique du fond des âges…

-          https://livre.fnac.com/a3682737/Ariane-Rouquette-Ecrevisse ; https://www.editions-harmattan.fr/livre-lapin_a_la_marjolaine_roman_ariane_rouquette-9782343127347-54741.html

Et voilà qu’une chorale de fourmis se rassemble sur les branches d’Oliver et se met à chanter :

-          Achetez, achetez, c’est rigolo ! Vous adorerez le lapin de Marjolaine, vous vous régalerez en dégustant l’Écrevisse ! Si vous ne le faites pas pour Ariane, faites-le pour Oliver, il vous enverra une olive.

Je sens bien qu’on me manipule… Franchement, vous ne vous sentez pas manipulé ?!

Cette fois, c’est assez ! J’attrape mon sécateur et d’un coup sec, clac ! je brise les deux canines qui tombent sur le carrelage.

Je me sens mieux à les voir gésir ainsi. D’ailleurs, tout ça me donne envie de manger du gésier.

Et puis tiens : pour accompagner mon repas, je passerai m’acheter des baguettes… et pourquoi pas aussi un pain de campagne ?

PS : Ouais, c’est moi, Oliver, qui fait le PS. Ça vous amuse de voir Ariane farfeliser comme ça ? Allez, soyez sympa avec elle : un petit partage de newsletter à deux, trois potes à vous, ça ne vous coûtera rien. Je sais que je peux compter sur vous, vous avez une bonne tête. J’ai eu le temps de la voir la dernière fois que je suis venu vous regarder dormir.

La chaise dans l'armoire

Par Ariane Rouquette

Pour savoir ce qu'il y a dans une tête d'écrivain, vous avez deux méthodes : le bistouri ou la newsletter... Si on parle de ma tête, je préfère autant la seconde option.

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