2/2 ... rêvant d'être Inconnus
J'ai toujours aimé le bureau de Lisa.
Le soleil sait se frayer un passage à travers les nuages pour y diffuser, délicat, sa lumière et sa chaleur.
Mais même par temps d’orage, j’aime être ici : vous verriez la forme biscornue des murs, l’encombrement bordélique des meubles et, surtout, le débordement de ces derniers, dégueulant de couleurs et de trésors ! L’animatrice stocke ici tout ce qui pourrait lui servir : cartons, tissus, lettres de scrabble géantes… Et puis il y a Joséphine, notre mascotte, qui veille près de la fenêtre. Joséphine, c’est la girafe en papier mâché que les résidents continuent d'épaissir, couche après couche, et que nous installerons à l’accueil quand elle sera achevée. Chaque fois que mes yeux tombent sur elle, je revois ce moment où, traversant le hall d’un pas pressé, j’ai surpris monsieur Venard, bras levés, appliquant sur le cou de Joséphine un morceau de papier journal gluant. Bras levés. Comme si ce jeu avait su faire oublier quelques instants au vieil homme qu’il n’avait plus la force de soulever ses mains centenaires.
J'aime le bureau de Lisa et j’aime y manger une fois par semaine, avec elle et Sophie, la psychologue.
Je sais bien que ça ne durera pas, que les mauvaises langues arriveront jusqu'à mes oreilles, qu'elles diront que la directrice a des préférences, qu’elle ne mange pas dans la salle commune… et que je finirai par renoncer.
Mais on verra tout ça plus tard. Pour l’heure, je me délecte de la compagnie de ces femmes intelligentes qui savent voir en moi ce que je vois en elles : des personnes et pas seulement des fonctions.
Et c’est pour ça qu’à chacun de ces repas, nous parvenons à parler de tout, de rien, mais jamais de travail.
- Au fait, nous dit Lisa entre deux bouchées de riz-courgette. Vous savez, que le père Franck est revenu ?
- Parce que… il était parti ? demandé-je prudemment.
- Eh bien oui, vous n’aviez pas suivi ? Il a fait une tentative de suicide.
J'en pose mes couverts :
- C'est vrai ?
- Bien sûr, tout le monde est au courant, ça n’est pas arrivé jusqu’à vous ? Si je me rappelle bien, c’était il y a trois mois.
Un suicide… Il y a trois mois. Et moi qui n’en savais rien. Moi qui n’ai plus rien voulu savoir de cet homme depuis cette horrible soirée. Je n’ai parlé à personne de ce qui s’était passé, pas même à Lisa, alors il n’y avait aucune raison que qui que ce soit me parle du prêtre. Quant au fait qu’il ne passe plus me saluer… par honte, m’étais-je dit, tout simplement.
Un suicide… Il y a trois mois… Et la soirée ignoble, c’était il y a quoi ? Trois mois et demi ?
- Malheureusement, ça ne m'étonne pas, commente Sophie. Vous imaginez la vie de ce type ? Trois églises à gérer sur trois communes différentes, pas de famille pour le soutenir, juste une bande de vieilles dames très croyantes, très serviables mais sans doute pas très compétentes…
- Enfin quand même, je dis. Ce n'est pas le seul prêtre à vivre dans ces conditions, et tous ne pètent pas les plombs comme ça.
- Sauf que le père Franck est un dépressif, ça m'a sauté aux yeux la première fois que je l’ai croisé.
Un dépressif… Et moi qui ne me suis doutée de rien.
Mais soyons francs : voulais-je vraiment le savoir ? Au moment de ce foutu diner, je cherchais mes marques, je voulais des amis, j’avais trop envie de lier connaissance pour ne pas fermer les yeux sur les défauts de mes futurs best friends potentiels – et ça m'avait pété à la gueule.
Dépressif, bon Dieu ! Dépressif : pas pédophile ! Tiens, j'aurais bien envie d'appeler ce crétin de C. pour le lui balancer à la figure ! Mais je ne parle plus à ce type depuis des mois. Depuis ce fameux soir, en fait.
Trois mois et demi… Un étalement de jours et de semaines durant lesquels mon quotidien s'est chargé de remplir ma tête d'assez de pensées et de soucis pour que je n'aie pas le temps de penser à cette soirée.
Seule l'empreinte de ce pouce et de ces quatre autres doigts pressant ma peau vient encore parfois meurtrir ma mémoire.
Calée dans mon canapé, je referme L'Enfer de Dante pour enchainer sur les Petits Poèmes en prose de Charles Baudelaire. Je continue ma cure de snobisme à travers cette boulimie de lecture.
J’ouvre le livre au hasard, je me plonge dans les pages… A l’avant-dernier poème, je relève la tête. Ma décision est prise : j'attrape mon téléphone et j'écris au père Franck.
Il se tient debout près de la porte du presbytère, vêtu d'un jogging et un sac de sport posé à ses pieds.
J'arrête la voiture, je baisse la vitre et lui fais signe de monter.
Je me force à lui offrir un sourire pendant qu'il s'installe à mes côtés. Mais je ne penche pas la tête vers lui. Il n'est pas question de lui faire la bise : je n'y peux rien, ça me révulse.
- Tu vas voir, ça va te plaire.
- Je ne sais pas, bafouille-t-il. Je ne sais pas.
Je mets la Clio en marche, direction la nationale. Le trajet s’effectue sans parole, chacun plongé dans ses propres pensées.
Je ne sais même pas pour quelle raison je l’ai invité à venir avec moi. Plus je roule et plus je me dis que je suis en train de faire une énorme connerie. Ai-je une seule bonne raison de me refoutre entre les griffes de ce zèbre ? Aucune. A part emmerder C. Voilà : emmerder C., même si ce dernier n’en saura jamais rien.
Je secoue la tête. Je demande :
- Tu as le certif ?
Et je n’écoute même pas la réponse.
La nationale quitte les champs pour s’enfoncer, droite, éternellement droite, dans notre bonne capitale berrichonne. Avant d’atteindre le centre-ville de Bourges, nous bifurquons à gauche, empruntant l’étrangement nommé « boulevard de l’Avenir ». Silencieux, nous traversons la ville endormie… « L’Avenir » oublié en chemin, nous nous garons finalement sur le parking du Savate Boxing Club Berrichon.
Nous faisons claquer la portière de la Clio :
- Viens que je te présente, dis-je d’une voix étonnamment joyeuse.
Nous entrons dans la salle où cinq copains sont déjà en train de sauter à la corde sur l'éternelle moquette verte. Je hèle le moniteur :
- Salut Alex ! Je te présente Franck, c'est l'ami dont je t'ai parlé.
Tu parles d'un ami… mais je ne sais quel autre terme employer. En tout cas, à ce mot, le curé semble retrouver un peu de consistance.
Alex lui tend la main :
- Bienvenue, Franck. Je crois que tu n'as jamais fait de boxe ? T'en fais pas, on a tous commencé un jour. Tu as le certificat médical ? Eh bien, je te laisse aller chercher une corde à sauter.
Franck saute à côté de moi, silencieux, dans un souffle, évanescent. Est-il seulement vivant ? Entre deux bonds, ses pieds retombent sur la moquette en l’effleurant à peine. Est-ce que le curé n’est pas mort, en réalité ? Est-ce que ce n’est pas plutôt son fantôme que j'ai embarqué en voiture et qui s'échauffe tout près de moi ?
Mais il tient le coup, le Franck, et il parvient à sauter les dix minutes sans interruption. Quand Alex nous demande de poser les cordes, je jette un coup d’œil au visage du prêtre : il y a dans ses yeux une lueur que je ne lui connaissais pas.
Nous attaquons le cours et je joue les mentors : je lui montre comment positionner ses pieds pour n’être ni trop de profil, ni trop de face… et comment tenir sa garde, en collant ses gants à ses joues pour éviter de s’assommer avec lorsque l’adversaire frappe… Puis viennent les directs, basiques mais qui nécessitent pourtant de bien garder le poing parallèle au sol, bras tendu, au moment de l’impact… Et les coups de pieds : les fouettés écraseurs de clope imaginaire du bout du pied pivot, et les chassés, faits pour défoncer des portes de saloon pas plus réelles.
Alex passe dans les rangs à chaque exercice, il corrige, il complète. Il rappelle que les bras, les pieds ne sont que le bout du marteau : ce qui compte, c’est la force et le poids du demi-corps… alliés à un sacré coup d’œil.
Dans ma vie de boxeuse, j'ai connu toute sorte de débutants. En quelques exercices, il est assez facile de savoir si une personne a de l'avenir dans notre belle discipline. Il y les psychos incapables de coordonner leur bras gauche avec leur jambe droite, les mauviettes qui hurlent à la mort dès qu'on les touche du bout du gant, ou encore les « brutos » qui vous balancent des coups de pied sans armer, de préférence en plein genou…
Franck n'est pas de ceux-là. Chacun de nos conseils, il les mémorise et il les applique. Il tient sa garde haute, il ne recule pas, il arme ses coups et il ne se plaint pas. Il apprend.
A la fin du cours, il me semble aussi aguerri que des élèves présents depuis un mois.
Alex partage mon avis. Pendant que les derniers gars se douchent, le moniteur remarque :
- Il est bon, ton copain. Ok, c’est un débutant, il doit travailler son cardio, son mental… mais il a une bonne coordination et puis il est grand.
Sur le trajet du retour, étrangement, nous voilà à nouveau silencieux. Moi qui lui ai tant parlé (techniquement) durant la séance, je ne lui demande qu’une seule chose :
- Ca t'a plu ?
- Oui.
Et tout est dit. Ce mot, il l'a prononcé avec conviction. Une vraie conviction.
Parfait.
Désormais, la balle est dans son camp.
Nous ne sommes jamais retournés à la boxe ensemble : mes jours de dispo ne sont pas les siens. En vrai, cela me va très bien comme ça. La boxe, ce n'est pas l'EHPAD, c'est ma vie à moi, ma vie perso et Franck, lui, il appartient au village : sa présence m'y renverra toujours.
Au travail aussi, je le vois à peine. Je n'ai pas le temps pour échanger plus qu'un bonjour : les journées sont trop courtes, le budget trop serré, les soignants trop à bout et le maire jamais content.
La boxe est mon exutoire. Ici, impossible de penser à autre chose qu’à l’instant présent. Si l’esprit se laisse distraire, aussitôt la sanction tombe. Alors ici, tout se relativise : ici, je suis autre.
C'est par Alex que j'ai des nouvelles de Franck. Et elles sont toujours incroyables : « Dis donc, le copain que tu m'as ramené, il est bon ! Il est très bon ! Et puis il en veut ! » ou encore « Tu sais qu'hier soir, Franck a mis Thierry en difficulté ? » : Thierry, l’un des meilleurs boxeurs du club, le genre dangereux qui envoie de ces patates à vous mettre presque K.O. …
Deux ans.
Issoudun.
Au centre de la salle polyvalente, un ring a été installé.
Tous ceux du club sont venus – par contre, du village : personne. Je crois que Franck ne leur a rien dit et moi, je n'en ai parlé qu'à Lisa, qui est mon amie et qui est une tombe.
Face à nous, de l’autre côté du ring, il y a les représentants de l'autre club : les Vierzonnais. Et puis dans la salle, il y a tous les Berrichons du coin : quelques jeunes, des vieux, des vieux, et encore des vieux.
L'animateur-arbitre monte sur le ring, il lisse son nœud papillon règlementaire en regardant son public, comme pour appeler notre attention. Enfin, il colle son micro à sa bouche telle une glace en cornet et il lance :
- Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, bienvenue au combat annuel amateur de savate en Berry !!!
La salle hurle ! Je hurle ! Nous allons GAGNER !
Au milieu des hourras, la voix de l’arbitre s’élève à nouveau, déclamant le palmarès de l’homme qui soudain apparaît dans l’embrasure d’une porte : le champion.
Bon Dieu ! On nous avait dit d’être prêts et, soudain, je comprends ! A l'apparition du Vierzonnais, ses partisans se lèvent, presque tout le public ! Et au milieu, un accordéon se met à jouer :
- T'as voulu voir Vierzon et puis t'as vu Vierzon ! hurle ce concert de voix pendant que le champion traverse fièrement la salle, saluant la foule.
Les salauds ont sorti l'arme psychologique : Franck est fichu s'il entend ça ! Comment boxer correctement quand on a une chanson de Brel dans la tête ?
Mais nous aussi, nous sommes prêts.
- Et maintenant, je vous prie d’accueillir comme il se doit le challengeur ! Il nous arrive de Bourges ! Il a…
Là-bas, les portes du vestiaire s'ouvrent. La silhouette gigantesque de Franck apparaît à contrejour. Une seconde incertain, le prêtre se laisse happer par les cris de la foule.
Nous sommes déjà tous debout : « Ostie ! Ostie ! Ostie ! » sacrons-nous comme des Québécois, rythmant nos insanités de coups de pied sur le sol.
Désormais debout sur le ring, les deux adversaires se toisent puis se saluent, gants contre gants.
Le Vierzonnais est plus petit, plus compact. Sans doute plus lent que Franck, il semble plus dangereux : on n'est pas à la touche et il lui suffirait d’un coup. Mais Franck n’est plus le fil de fer que j’ai connu : il s'est étoffé et les projecteurs soulignent les muscles de ses biceps.
Soudain le gong retentit.
Les deux boxeurs tournent. Ils s'observent, avancent, reculent, lèvent le gant mais évitent tout contact. Ce premier round est aussi décevant qu'on pouvait s'y attendre. Ce n'est jamais à la première reprise que le match commence… Durant ces deux minutes, les adversaires s'observent, feignent les coups, étudient les réactions.
Déjà, le gong crève l'espace. La première dauphine de Miss Cher, embauchée pour l’occasion, monte sur le ring pour exposer aux yeux du public un panneau « 2 » en plus de son mini maillot de bain.
Le gong résonne à nouveau. C'est maintenant que le combat commence : cette fois, les deux adversaires se trouvent.
Le Vierzonnais avance. Ce type est un tank ! Il projette une avalanche de coups de pieds et de poings que le curé se prend de pleine face. Il ne doit pas faillir ! Mais Franck encaisse sans ciller. Franck a encaissé tellement pire.
- En arrière ! hurle Alex. En arrière !!!
Aussitôt, le prêtre sort de là. Il se dégage de son adversaire et le boxe à reculons. Ce n’est plus un homme qui fait face à la machine : c’est une anguille qui file entre les gants de son adversaire. Il esquive tous les coups, laisse l’autre s’épuiser, frapper dans le vide, et il lui décoche régulièrement un chassé frontal bien placé.
Les reprises s’enchaînent, entrecoupées de minutes de repos, de miss en maillot et des hurlements des supporters. Franck a repris son rythme, maintenant, et il est trop grand et trop rapide pour ce petit teigneux. Et puis son regard luit d'un brasier trop vif. Mais le Vierzonnais a plus de métier et il multiplie les attaques. Les coups résonnent, secs. Le curé reste perpétuellement en danger. Mes poings sont tellement serrés que je commence à sentir douloureusement l’entaille de mes ongles enfoncés dans mes paumes. Je sais ce que se dit le champion : « Si j'entre dans sa zone de frappe, je le finis ! ».
« T'a voulu voir… Vierzon ! » hurle la droite du ring, « Ostie ! Ostie ! Ostie ! » répond la gauche ! Et les vagues des hurlements fluent et refluent encore.
Soudain, le Vierzonnais fait un débordement, il se colle au torse du prêtre et lui assène une série de crochets et d'uppercuts… Franck se retrouve dans les cordes, secoué. Il se prend un uppercut en pleine poire, encaisse deux crochets, tente d’esquiver le troisième…
Peu à peu, le bruit sourd des coups monte dans l'air et musèle le public, de plus en plus silencieux, comme suspendu aux frappes.
Franck est coincé dans les cordes, sonné, désemparé, il encaisse comme il peut mais reste incapable de sortir : il souffle, souffle et frappe à l’aveugle, trop tard, mal. L'autre exulte d’avoir enfin cassé la distance, d’avoir enfin le prêtre à sa main ! Il passe sa rage sur ce débutant qui lui échappe depuis le début du combat, s’acharne sur sa proie, le bourre de coups dévastateurs…
- Sors de là, Franck, sors de là !
La voix d’Alex enfin entendue résonne comme un électrochoc.
Dans un ultime effort, le prêtre-anguille fait un décalage et, sans reposer son pied gauche, il lève sa jambe démesurée pour la faire tournoyer dans un superbe revers. Le talon de sa chaussure s'abat sur la nuque de son adversaire. Le Vierzonnais tombe.
La salle se lève dans un cri de stupeur.
L’arbitre s’approche.
Le Vierzonnais est au sol.
L’arbitre compte.
Et l’autre qui ne se relève pas !
- … 8… 9… 10 !
Franck est vainqueur, Franck est vainqueur !
Le Vierzonnais est remis debout et l'arbitre enserre de ses mains les poings des deux boxeurs. Enfin, il lève le bras de Franck.
- Amen, articule ce dernier.
La salle explose ! Nous balançons des hosties (non consacrées) sur le ring ! « Franck ! Franck ! » scande la foule ! Le prêtre se laisse embrasser par la petite dauphine, puis il se glisse hors du ring et… il s'avance vers moi. Tous veulent l'attraper, le serrer dans leurs bras mais l'éternelle anguille demeure insaisissable.
Il arrive face à moi, son regard croise le mien, il me sourit… et il m'étreint profondément.
Ma tête contre son torse, je me laisse envahir de sa sueur parfumée de fierté et de triomphe. En quelques secondes, ma chemise est aussi trempée que son marcel mais je ne le repousse pas. Je me remplis de sa chaleur.
- Merci, me chuchote-t-il simplement à l’oreille…
… avant de se détacher pour remonter sur le ring.
Et pendant qu'Alex lui offre un tee-shirt surprise imprimé de la tête du Christ version « Sylvester Stallone » des Inconnus, seule, je distingue sur les lèvres du prêtre se dessiner un muet « Alléluia ».
Je n'ai jamais revu Franck.
Je n'ai pas pu me rendre à ses autres combats, je n'en ai eu que les échos : des victoires, toujours des victoires. Et bientôt l'ambition d'une carrière professionnelle.
Pour être franche, je me désintéresse de tout cela, comme de tout ce qui concerne ma vie berrichonne. Dans ma tête, je suis déjà partie.
Le Désert des Tartares a précipité mon choix. Eh oui, encore un livre : je dois me sortir d'ici avant d'y laisser toutes les années de ma vie.
Alors je cherche un poste et bientôt, je partirai.
Oui, je partirai ! C'est ce que je me dis en traversant le parking de l'EHPAD, comme à chaque fois que j’ai besoin de digérer la pression de la journée : un jour viendra où je raconterai à des gens que j'ai été directrice, et ils refuseront de me croire – et moi, j'aimerai ça.
- Attends Lisa, j'augmente le son, je t'entends mal… Il y a trop de cigales, ici.
Je presse le bouton de mon téléphone tout en regardant la mer scintiller devant moi. Je suis là depuis moins d’un an mais je sais pertinemment que je ne me lasserai jamais de ce spectacle.
Lisa est la seule personne de l’EHPAD avec laquelle j'ai gardé contact, et quasiment la seule de toute mon aventure berrichonne. Nous échangeons les nouvelles et puis elle me dit :
- Au fait, il faut que je te raconte. L'autre jour, le maire est passé à la résidence. Il vient me voir, il me dit « Madame, je peux vous poser une question ? Vous étiez amie avec notre ancienne directrice, je crois ». J'hésite à répondre, tu sais bien, je ne veux pas d'ennuis… finalement, j'acquiesce. Alors il se met à jeter des regards autour de nous, comme pour s'assurer qu'on ne l'entendra pas et puis il se lance. : « Voilà, la directrice est partie en août et le père Franck a quitté la commune en octobre… Je me demandais… Vous croyez qu'ils sont partis ensemble ? »
Je souris, je ris, amère. Ces gens-là ne peuvent donc pas imaginer de réalité qui sortent de leur fichu village ?
Quand je raccroche, je ferme les yeux, je m'emplis du chant des cigales et du clapotement des vagues. Je respire… les rayons du soleil viennent caresser ma peau.
Je pense à Franck, à son « alléluia » silencieux.
Et je souris.
A la force des bras, lui comme moi… ressuscités.
PS : si vous avez oublié le sketch des Inconnus, c’est :